Crash de Cartier : la véritable histoire, la version 2026

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La Crash s’est imposée à un tel point chez les collectionneurs... que ceux-ci ne veulent plus que l’on y touche. Mais Cartier, par sa capsule Cartier Privé, lui a créé un refuge pour explorer son potentiel, dont la nouvelle version squelette est l’aboutissement.

Personne ne sait pour quelles raisons un design horloger va plaire... ou pas. Ni son nom. Cartier en est l’exemple. Aucun responsable marketing n’aurait misé un sou sur des montres appelées « Tank », « Baignoire » ou « Tortue ». Ou, chez Bvlgari, sur une « Tubogas », littéralement et en italien, un « tuyau de gaz ». Pourtant, toutes sont devenues des références des collectionneurs. 

Un plaisir de collectionneur

Même constat pour le design. Le best-seller d’ArtyA avait naguère une boîte en forme de guitare (Son of Sound). Chez Girard-Perregaux, on a vu des montres en forme de visière de casquette : à nouveau, carton plein pour celle qui s’est d’ailleurs appelée... « Casquette ». 

Chez Cartier, en 1967, apparaît une montre dont la boîte aurait été enfoncée comme de la tôle froissée. Un improbable glamour mais, surtout, un coup de maître : la Crash de Cartier est une icône de l’élégance horlogère. 

« La Crash est sans doute l'une des montres les plus singulières de l'histoire », souligne Marwan B., membre du cercle de collectionneurs CollectorSphere. « Son caractère est si reconnaissable qu'elle s'est imposée comme une icône du design et de la culture horlogère. Ma Cartier Crash en platine est, à mon avis, une réinterprétation remarquable et unique de ce modèle. Au cours des 20 à 30 dernières années, j'ai vu des Crash absolument incroyables, mais celle-ci, en plus d'être d'une grande finesse, reste aussi fidèle que possible au design original de 1967. De plus, le fait qu'elle soit en platine plutôt qu'en or lui confère une touche de modernité indéniable ».

Crash Squelette © Cartier

Une bête d’enchères

Preuve de cet engouement pour la Crash, un exemplaire vient d’ailleurs d’être vendu par Sotheby’s pour près de 2 millions de dollars, ce qui en fait la montre Cartier la plus chère jamais vendue aux enchères. La pièce était l’un des trois seuls exemplaires réalisés en 1987. Les premiers modèles étaient fabriqués à la main à l'atelier de Bond Street et sont donc souvent ornés de la mention « Cartier London » sur le cadran, comme sur cet exemplaire, tandis que les versions ultérieures (à partir des années 90) ont été produites à Paris. Le précédent record était déjà détenu par une Crash originale de son année de naissance (1967) pour 1,5 million de dollars en 2022. 

Le fin mot de l’histoire de la Crash

La longue histoire de la Crash est liée à celle de la famille Cartier, comme l’explique l’historien de l’horlogerie Dominique Fléchon : « La troisième génération Cartier était constituée de trois enfants qui, pour faire simple, se sont chacun attribué une aire géographique. Louis a pris Paris, Pierre a pris New-York, et Jacques a pris Londres », souligne-t-il

« Ce dernier a eu un fils, Jean-Jacques (1919-2010), qui était donc propriétaire et directeur de Cartier Londres dans les années 60. Cartier Londres possède à l’époque son propre « laboratoire de création ». Soucieux de poursuivre la créativité propre à Cartier, Jean-Jacques Cartier et son designer Ruppert Emmerson s’inspirent de la montre Maxi Ovale connue sous le nom de Baignoire allongée tout en conservant les codes de la Maison : chiffres romains, aiguilles-glaive, couronne de remontoir à cabochon. Selon un enregistrement de Jean-Jacques Cartier, la montre a été obtenue de la manière suivante : « imaginez un ovale, pincez le pour former une pointe et faites un pli au milieu ». La forme « accidentée » qui en résulte est complétée par la fissure du cadran, laquelle ne sera pas retenue car, selon J-J Cartier, nuisant à la beauté de la pièce. Il est parfaitement exact que la Crash traduit la créativité du Londres des années 60, notamment à Chelsea ou West End. En revanche, qu’il s’agisse d’une forme accidentée, c’est une histoire marketing. J’ai même entendu dire qu’un employé avait obtenu cette forme par hasard en coinçant par mégarde un prototype dans la porte d’un coffre-fort, ce qui est tout aussi faux ! C’est un pur exercice de design, qui reposait initialement sur un calibre Jaeger (le 841), Jaeger étant à l’époque le centre créatif de Cartier Paris et Cartier New York ». 

« La réalisation du gabarit s’avéra être un énorme défi pour Eric Denton, maître horloger chez Cartier Londres et responsable de l’alliance entre design et mécanique. Le cadran a présenté d’extrêmes difficultés de conception, les chiffres ne correspondant pas à l’emplacement habituel des heures marquées par les aiguilles. Sa réalisation a nécessité plusieurs ajustements longs et couteux. C’est une montre asymétrique, très difficile à faire. L’industrialiser serait d’une complexité effroyable et, de toute façon, elle ne rencontrerait probablement pas un succès de grand public. Elle reste une montre de collectionneur pointu. En 1967, le prix de vente de la Crash était d’environ 1000 $, soit 6750 euros actuels, somme peu élevée en regard des temps de recherches et de fabrication. »

Crash Squelette © Cartier

Un design sanctuarisé

Cet esprit frondeur colle tant à Cartier que, lorsque la manufacture s’essaie à des géométries plus conventionnelle (Clé, Drive, Diver), elle enregistre des succès très relatifs - ces modèles ont été très rapidement sortis de collection, malgré leurs qualités évidentes. 

Le temps leur accordera peut-être les vertus qu’elles attendaient à leur sortie. Quoi qu’il advienne, le constat des collectionneurs est sans appel : de Cartier, au-delà des trois collections cardinales (Tank, Santos, Ballon Bleu) on attend l’exceptionnel, l’imprévu. Mais avec une limite paradoxale : une fois qu’un modèle a été adopté par les collectionneurs, ces derniers acceptent très difficilement qu’il soit retouché ! C’est la même raison pour laquelle les Royal Oak, Nautilus, Reverso et autres Calatrava restent, en collection courante, toujours au plus proche des modèles originels. 

L’échappatoire Cartier Privé

C’est ici que Cartier parvient à s’échapper de cette ornière. Comment ? Par une collection capsule, « Cartier Privé ». Dans cette parenthèse éphémère qui ne comporte que des séries limitées, la marque s’octroie un champ exploratoire libre, et sans incidence sur les collections permanentes. La nouvelle Crash de Cartier y prend place. Que s’autorise-t-elle ? Trois choses. 

Crash Squelette savoir-faire © Cartier

Cartier invente le « calibre-cadran »

La première est son mouvement. La dernière Crash squelette avait déjà plus de 10 ans. En 2014, c’est la responsable des développements mouvement de Cartier, Carole Forestier-Kasapi, qui s’y était attachée. 

La mission était délicate : puisqu’elle ne pouvait pas toucher à la géométrie de la boîte de la Crash (sa signature essentielle), il ne restait qu’à travailler sur le design du mouvement. Elle y dédia un cadran ajouré sous lequel transparaissait un mouvement qui l’était aussi, et qui s’y fixait. Un exercice d’effeuillage délicat et audacieux, sur lequel Cartier a capitalisé pour présenter sa Crash Squelette version 2026. L’idée est ici d’aller plus loin, en supprimant le cadran, au profit d’un « calibre-cadran » d’une seule pièce et entièrement squeletté. La transparence est maximale. La manufacture a même breveté un procédé exclusif où les index sont utilisés comme ponts. 

Le détail qui change tout

Deuxième chose : la couronne. Un détail ? Pas vraiment. Car puisque le design de la Crash est figé, et que Cartier a déjà travaillé sur le mouvement, le seul élément d’habillage que la manufacture pouvait encore modifier, est précisément cette couronne. Elle se déplace de trois heures à quatre heures. Presque rien, mais un monde d’écart. Elle s’inscrit aujourd’hui dans la courbe concave naturelle de la Crash. 

L’évidence est telle qu’il sera bien difficile, pour les collections courantes, de la revoir à 3h, place qui lui est pourtant naturellement attribuée par la cinétique de mise à l’heure du mouvement. Sauf à la tourner de 15° vers la droite ? L’exercice sera aisé pour un mouvement générique masqué derrière un cadran. Il est pour la Crash Squelette beaucoup plus délicat puisque le mouvement a été spécialement conçu dans cette perspective. 

Une édition généreusement limitée

Enfin, troisième chose : la limitation. Elle est ici de 150 pièces. C’est plus du double de la précédente version squelette de 2014, elle aussi en platine, éditée à 67 exemplaires, comme son année de naissance, 1967. Une bonne nouvelle pour les collectionneurs, toujours plus nombreux à vouloir habiter un Cartier Privé qui reste toujours aussi élitiste...

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