Premier bilan des salons horlogers: ce fut un festival de créativité et d'initiatives. Tout change sans rien changer à la passion contemporaine pour les belles montres.
Ce printemps 2008 s'imposera dans les mémoires comme le coup d'envoi d'une révolution horlogère dont nous commençons tout juste à percevoir les tendances et qui risque de bouleverser, dans les années qui viennent, l'idée que nous nous faisons des montres et du temps. Mieux qu'une tendance, il y a une évidente vague de fond: la mise en place d'une vraie culture horlogère, qui pourrait ressembler à ce que la culture automobile a été dans les années soixante. On parle aujourd'hui de belles montres comme on parle de voitures: l'accessoire d'hier est devenu indispensable. Voici donc cinq tendances lourdes pour décoder l'actualité printanière de ces montres. On les vérifiera dans les vitrines dès cet été, même si certaines de ces «merveilles» ne seront mises en vente qu'à la fin de cette année, voire même plus tard, du fait des retards chroniques des manufactures dans leurs livraisons aux détaillants.
Les heures «bizarres»
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«Infinity Looping» de Pierre Kunz. Elle affiche les heures et
minutes par une aiguille tenue par un pignon tournant
autour d'une crémaillère fixe. Le pignon étant relié à la
pastille centrale qui tourne sur elle-même.
Peu importe l'heure, pourvu qu'on savoure les plaisirs du temps. Place, donc, aux heures différentes, excentriques, pour ne pas dire bizarres. Il s'agit de donner au temps ses lettres de noblesse, souillées par le seul usage fonctionnel des heures. Puisque l'heure se trouve partout, autant l'exprimer avec originalité. Même si cet affichage du temps se fait par aiguilles, les heures deviennent sautantes, magiques, folles («Crazy Hours» de Franck Muller), inégales (Hermès s'amuse à ralentir les heures des loisirs), «glissantes» (Marvin & Cie), décentrées ou même «virevoltantes » (une superbe idée de Pierre Kunz, qui fait tourner l'aiguille des minutes au sommet de l'aiguille des heures; du grand art!). C'est encore plus drôle quand l'heure devient conceptuelle. Imaginez ainsi un sablier à grains d'or venant doubler un cadran classique, et vous aurez deux temps en un («Double Jeu» de Piaget). L'essentiel est de redonner au temps sa dimension ludique…
Les aiguilles n'ont plus la cote
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«Day & Night» de Romain Jerome. Une montre sans aiguille
qui se limite à scinder le temps par deux tourbillons séquentiels
à différentiel, l'un paré d'un soleil, l'autre d'une lune.
Si vous pensiez qu'il suffisait de deux aiguilles pour donner l'heure, mettez-vous au goût du jour. Au XXIe siècle, on aime les heures différentes et on retrouve du plaisir à vraiment «lire» l'heure, sans ce réflexe automatique qu'est devenu le simple regard sur l'angle horaire formé par les aiguilles. Voici donc le retour des heures numériques: elles sont exprimées en chiffres (de Grisogono, Harry Winston), selon des procédés plus ingénieux et compliqués les uns que les autres. Vous trouverez aussi des heures cylindriques, indiquées par des «rouleaux» qui tournent sur le cadran (Rodolphe). Vous serez épatés par les heures «satellitaires », notamment l'ingénieuse construction imaginée par Urwerk, avec un mouvement qui défile le long de l'arc des heures et des minutes. Il existe également des heures disquaires (affichage par disques). Et même des heures «binaires »: il faut additionner certaines valeurs notées sur le cadran pour calculer l'heure. C'est la grande spécialité de la nouvelle génération électronique. Allez encore plus loin et songez à un double tourbillon qui n'aurait pas d'aiguille, juste pour exprimer la mécanique des heures sans casser la poésie de l'instant par l'addition mécanique des aiguilles: de nombreux philosophes en ont rêvé, Romain Jerome l'a fait. Clé du code: dérouter le regard, casser les routines et redonner du goût aux heures qui passent.
La quête d'une nouvelle dimension
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«C1 Tourbillon Gravity» de Concord. Désolidarisé du boîtier
et du cadran, son tourbillon est vertical, indiquant du même
coup les secondes par un ruban d'aluminium fixé sur le pont inférieur.
Les montres ne seront plus jamais disposées sur un seul plan. Les idées qui guident la révolution horlogère exigent de nouveaux reliefs et une multidimensionnalité. Les cadrans doivent avoir plusieurs étages (Bulgari, Gérald Genta) et des structures enchevêtrées, qui témoignent de la complexité des nouveaux beaux-arts du temps (Cvstos en reste une des meilleures illustrations). Au besoin, ces cadrans jouent les transformistes, comme la «Santos Triple 100» de Cartier et son triple cadran pivotant. Des sculptures en ronde-bosse apparaissent sur les boîtiers et se prolongent sur les cadrans (Cartier et Boucheron en proposent de superbes exemples). Les phases de lune sont en relief (De Bethune). Le verso des montres est autant travaillé que le recto. Les mouvements ne sont plus horizontaux, mais verticaux ou orthogonaux (Panerai). Un tourbillon contemporain doit être multi-axial (FranckMuller, Girard-Perregaux, Zenith, Jaeger-LeCoultre). Le plus spectaculaire restant cette année le tourbillon vertical de Concord, délogé du centre du cadran pour se poser sur le côté du boîtier, à 4 h. C'est une des montres les plus emblématiques de ce printemps 2008.
C'est dans la poche
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«Marie-Antoinette» de Breguet. Une montre de poche
reconstruite à l'identique par des machines
ultramodernes. L'originale, perdue puis récemment
retrouvée, ayant appartenu à la reine Marie-Antoinette.
Eh oui, incroyable mais vrai: l'avenir de la montre masculine est – peutêtre – dans le retour des montres de poche. Elles ne ressembleront évidemment pas aux montres de nos arrière-grands-parents, mais l'air du temps fourmille d'indices concordants. A commencer par l'extravagante «petite» dernière de la collection Richard Mille: un «RM 020» en titane qui se présente comme une montre de poche, une pendulette de bureau ou, tout simplement, un nouvel objet du temps (voir les tendances précédentes). Piaget avait déjà envoyé un signal fort l'année précédente et on compte déjà une huitaine de nouvelles propositions cette année (Jaquet Droz, HD 3 notamment). Sans oublier la réédition à l'ancienne, de la fameuse montre Marie-Antoinette de Breguet, venue tout droit du XVIIIe siècle pour nous rappeler que les plus belles montres sont éternelles. Elle a été reconstruite sur des machines numériques dernière génération, mais c'était l'esprit même, l'oeil et la main d'Abraham Louis Breguet, qui guidaient les maîtres horlogers de la marque. Rien ne change sous le soleil horloger: ce n'est pas le temps qui passe, c'est nous qui passons…
La guerre des tailles est terminée
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«Première Perles» de Chanel. Une toute petite montre,
ultraféminine, au cadran serti de diamants baguettes
et au bracelet constitué de deux rangs de perles.
Mauvaise nouvelle pour ceux qui pensaient encore faire quelques années avec leur vieille montre. Le k.-o. technique est évident pour les collections d'avant l'an 2000. On se contentait hier de 28-30 mm pour les filles et de 36-38 mm pour les garçons. Ajoutez dix bons millimètres pour être dans la tendance 2008, et ce n'est sans doute pas fini. Le standard – posé par Rolex, comme d'habitude – est désormais d'au moins 43 mm côté messieurs, et 36 mm (la taille des Rolex masculines d'hier) pour les dames. On propose couramment des 50 mm, qui savent rester portables dès que les boîtiers sont bien conçus. Symétriquement, on assiste à un retour des plus petites montres pour les circonstances «habillées». Pas forcément moins larges, mais plus plates pour les garçons, petites mais très précieuses, très serties et très chères pour les filles (la «Première» de Chanel donne le ton). Explications d'une tendance qui ne devrait pas se démentir: la sociologie (une montre doit se montrer) et la micromécanique (on loge plus de complications dans un boîtier plus grand), mais aussi la psychologie (le soir, redevenues séductrices, les femmes ne veulent pas porter les chronos sportifs qu'elles adorent dans la journée pour prouver qu'elles sont les égales des hommes).
Grégory Pons
Tribune des Arts - No361 - Mai 2008




