GQ - Octobre 2009
Paul MiquelProblème : le terme manufacture est aujourd'hui mis à toutes les sauces et certaines marques dénaturent l'un des plus prestigieux statut du monde horloger.

« Manufacture, nom commun f. : grand établissement où se façonnent des produits qui demandent une certaine délicatesse de main-d'oeuvre. Terme tendant à être remplacé par fabrique, usine. » Voilà pour la linguistique. Sur la planète montres, ce mot désigne les quelques maisons maîtrisant presque entièrement chaque niveau de fabrication de leurs produits. Le Berner, dico référentiel de tous les accros du tic-tac, le confirme : « Dans l'horlogerie suisse, on désigne sous le nom de manufactures les fabriques qui font la montre à peu près entièrement, par opposition aux ateliers de terminage dans lesquels on ne fait que le remontage, le réglage, le posage d'aiguilles et l'emboîtage. »
Petit souci : aujourd'hui, la notion de manufacture est mélangée à toutes les sauces alors que très peu de marques peuvent réellement revendiquer ce noble statut. Audemars Piguet, Rolex, Jaeger-LeCoultre, Vacheron Constantin et Patek Philippe font évidemment partie du premier cercle. Roger Dubuis, Parmigiani, Zenith, A. Lange & Söhne, Chopard, Piaget, MontBlanc, IWC, François-Paul Journe, Seiko et – dans une certaine mesure – Omega font partie du second cercle. Précisons que cette liste n'est pas exhaustive car, dans ce domaine, les avis varient comme la météo sur un col suisse ; chacun ayant une vision plus ou moins alambiquée de ce mot polysémique.
Reste l'essentiel : pour les amateurs avertis, les montres de manufacture possèdent une valeur ajoutée indicible, un supplément d'âme qui en font des objets éminemment désirables. « Une montre de manufacture est avant tout un objet de haute horlogerie, remarque l'expert parisien Romain Réa. Pour des raisons de marketing, le terme a énormément évolué ces dernières années, au point de perdre parfois de sa valeur. »
Tout fabriquer sous un même toit
Son de cloche légèrement différent chez Sophian Hamdi, autre expert parisien et directeur de la boutique MMC. « Il y a toujours un petit côté polémique avec ce mot, commence-t-il. Patek Philippe commercialise de rares modèles avec des mouvements Lemania et Super Lemania. Il s'agit pourtant d'une manufacture, et probablement de la plus prestigieuse. Parallèlement, d'autres maisons achètent certains composants de leurs montres, comme les aiguilles, les boîtiers ou les calibres, chez les meilleurs sous-traitants suisses spécialisés. Dans ce cas, on ne parle pas de montres de manufacture stricto sensu. Souvent, il s'agit pourtant de produits de grande qualité. «Pour une marque, tout fabriquer sous un même toit implique une puissance financière colossale : l'industrie horlogère nécessite l'intégration de dizaines de métiers, la petitesse et les matériaux utilisés pour concevoir certains éléments demandant par ailleurs l'assimilation de techniques d'avant-garde particulièrement pointues.»

« Vacheron Constantin est la plus vieille manufacture du monde et, pendant longtemps, nous avons accolé ce mot à notre nom, raconte Juan-Carlos Torrès, le patron de la marque genevoise. Depuis, nous l'avons enlevé car ça allait de soi. Être une manufacture ne veut pas dire tout verticaliser à 100 %. Nous ne fabriquons pas toutes nos boîtes et nous faisons travailler d'excellents cadraniers. En revanche, nous fabriquons nos mouvements et nous donnons les moyens de certifier à nos clients qu'ils pourront faire réparer leurs montres dans 200 ans. »
Cette capacité de pouvoir faire revivre des calibres bicentenaires est consubstantiel à la notion de manufacture. En revanche, seules quelques maisons horlogères ont les reins suffisamment solides pour produire des spiraux, ces petits ressorts d'alliages métalliques complexes considérés comme les coeurs des montres. Alors, une manufacture doit-elle produire ses spiraux ? Si oui, comment ? « Pour éviter les malentendus, il faudrait qu'un organisme indépendant crée un vrai label Manufacture », propose Sophian Hamdi. Une sorte d'appellation d'origine contrôlée ? À méditer…
