Breguet vu par...Jean-Baptiste Viot

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Jean-Baptiste Viot, à son atelier des Lilas, Paris - © JB Viot
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« Breguet était à l’horlogerie ce que l’IA est aujourd’hui à la technologie ». L’horloger-restaurateur Jean-Baptiste Viot, l’un des plus grands spécialistes de Breguet, apporte un regard éclairant sur la trajectoire et le legs du grand horloger.

Vous êtes horloger parisien, restaurateur, chargé de l’entretien des horloges et pendules du Château de Versailles, et l’un des plus grands spécialistes de Breguet. Comment situez-vous Abraham-Louis Breguet dans son temps, à la fin du 18e siècle ? 

Jean-Baptiste Viot : On ne sait pas grand-chose de son apprentissage. Il était fils d’un aubergiste, mort prématurément. Sa mère s’est remariée, et c’est en raison de ce remariage qu’il est entré en horlogerie, alors qu’il aurait dû être, selon les usages de l’époque, aubergiste comme son père. 

Breguet a très rapidement brillé en horlogerie. Il faut bien comprendre qu’en ce temps, au niveau auquel il la pratiquait, il s’agissait de haute technologie. À son époque, Breguet était à l’horlogerie ce que l’IA est aujourd’hui à la technologie. Il se situait, dans son domaine, au même niveau que les ingénieurs qui travaillent aujourd’hui en intelligence artificielle car la chronométrie était à la pointe de la technologie.

Par ailleurs, Breguet était particulièrement bien implanté dans les cercles scientifiques et commerciaux de son époque. Il évoluait à un niveau stratégique. Il possédait par ailleurs un excellent sens du commerce. Il avait saisi les usages de la montre de poche de son temps. Il a mis en avant leur lisibilité, sans jamais perdre de vue ni l’esthétique ni leurs fonctionnalités. 

Breguet n°5, par Abraham-Louis Breguet. Tous les codes esthétiques (cadran, aiguilles, secteurs guillochés) sont déjà présents - © Breguet
Breguet n°5, par Abraham-Louis Breguet. Tous les codes esthétiques (cadran, aiguilles, secteurs guillochés) sont déjà présents - © Breguet

Que représente aujourd’hui le nom Breguet dans l’horlogerie contemporaine ? 

Il y a indéniablement un style Breguet, car il avait compris la révolution des calibres Lépine, mais il a su leur imprimer un caractère moderne doublé d’une très haute qualité. Il n’y avait pas, chez Breguet, de montre purement utilitaire, comme chez Leroy. La notion de luxe était déjà présente chez Breguet dès le 18e siècle. Ce n’était pas un horloger concentré exclusivement sur a dimension fonctionnelle de l’horlogerie, comme Berthoud avec l’horlogerie de marine. Breguet avait saisi l’importance de l’esthétique. À l’époque, on reconnaissait une Breguet de loin, même sans signature. C’est toujours le cas aujourd’hui.

Référence 7137 contemporaine - © Breguet
Référence 7137 contemporaine - © Breguet

Qu’a changé l’invention du tourbillon ? 

Breguet a inventé ou popularisé beaucoup de développements techniques. Le tourbillon en était un parmi d’autres. Tout le monde l’a salué, à l’époque, comme une avancée majeure. C’était une innovation géniale, mais d’une grande complexité et donc d’un coût exorbitant qui en a limité l’essor. C’est à l’image de la résonance ou la pendule sympathique : des trouvailles extraordinaires, mais sans réelle utilité, et à un prix prohibitif. Elles ont néanmoins contribué à la renommée de Breguet en tant qu’inventeur. 

Montre 1176 à Tourbillon par Abraham-Louis Breguet - © Breguet
Montre 1176 à Tourbillon par Abraham-Louis Breguet - © Breguet

Quels sont les pans de la vie de Breguet qui sont, pour vous, parmi les plus intéressants ? 

On oublie souvent que Breguet a généralisé l’échappement à ancre et ça, c’est aussi révolutionnaire. Avant Breguet, l’échappement était encore largement issu du monde de la pendulerie, et donc inadapté pour des montres de poche.

Quelle importance ont, selon vous, les archives Breguet ? 

Elles sont uniques. Breguet avait compris que conserver des archives complètes était essentiel. Elles couvrent non seulement le caractère technique de ses montres, mais également le pan commercial pour savoir à qui, et quand, elles sont vendues. Enfin, il y a la troisième dimension, celle du service après-vente. Elle permet de saisir qui fait quoi, sur quelle pièce, une fois vendue. La traçabilité est totale. 

Jean-Baptiste Viot, à son atelier des Lilas, Paris - © JB Viot
Jean-Baptiste Viot, à son atelier des Lilas, Paris - © Jean-Baptiste Viot

Comment verriez-vous l’avenir de Breguet dans les prochaines années ? 

En termes esthétiques, on ne peut que constater la grande fidélité de la production actuelle de Breguet aux codes originels de Breguet lui-même, notamment sur la boîte, le cadran et les aiguilles. Mais pour moi qui suis horloger, il me semble qu’il serait intéressant de faire le même travail côté mouvement. 

À l’heure actuelle, un mouvement Breguet est indéniablement d’esthétique suisse. Ce n’est pas un mal. La marque Breguet a travaillé avec Frederic Piguet, Lemania, Jaeger. Breguet lui-même, à son époque, avait bien compris qu’il fallait se tourner vers la Suisse pour son savoir-faire. C’est toujours le cas aujourd’hui. 

Référence 7137 contemporaine - © Breguet
Référence 7137 contemporaine - © Breguet

Mais l’homme a fait l’essentiel de sa carrière à Paris et il y a une esthétique parisienne bien spécifique qu’il pourrait être intéressant d’approfondir. On pourrait favoriser la sobriété du mouvement, travailler des lignes qui ne sont pas systématiquement droites, accentuer la pureté, la symétrie, la cohérence, dans un souci d’équilibre. George Daniels l’avait bien compris. Il était d’ailleurs l’un des meilleurs héritiers de Breguet.

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