Les représentants de la «nouvelle» horlogerie font beaucoup parler d'eux. Mais sont-ils représentatifs d'un changement en profondeur de cette industrie? L'année 2008 apportera quelques réponses.

«Les représentants de la «nouvelle» horlogerie ont ceci de commun avec les concept cars de l'industrie automobile qu'ils sont surmédiatisés mais qu'on ne les voit jamais rouler!» Ce raccourci sommaire d'un dirigeant d'une marque horlogère bien établie résume à lui seul les interrogations de nombreux professionnels surpris du décalage entre l'image que certaines marques projettent et leur réalité. Certains horlogers ont en effet cette capacité de faire parler d'eux, parfois avant même d'exister.Le concept «nouvelle horlogerie» est régulièrement usité, mais ne correspond à aucune définition consensuelle et n'a par conséquent aucune réalité tangible. Tout au plus peut-on admettre que cette expression englobe les marques nouvellement apparues qui entendent, ou estiment, apporter des idées novatrices. Certains ajouteraient volontiers «des idées que les «anciennes marques» n'apportent plus». La définition, extensible à souhait, permet donc à de nombreuses sociétés de jouer les suiveuses tout en prétendant être novatrices. Reste une réalité susceptible de faire retomber le soufflé: en quinze ans, les marques véritablement parvenues à lancer une tendance se comptent sur les doigts d'une main. Et encore...Cassons d'emblée un présupposé: la «nouvelle horlogerie» ne peut se résumer à une affaire de design. Dès lors que la mesure du temps est assimilée depuis des lustres à un savoir-faire mécanique, la nouvelle vision horlogère ne peut faire l'économie de cette composante. Et parmi ceux qui tentent de bousculer les codes convenus des mécanismes horlogers, tous ne misent pas sur une esthétique contemporaine (lire encadré). Pour pratique qu'il soit, le distinguo entre nouvelle et ancienne horlogerie semble ainsi par trop simplificateur pour rendre compte de la complexité du paysage de cette industrie.Qu'aurait fait Breguet s'il était né à la fin du XXe siècle? Assurément du F.P. Journe, du Richard Mille ou de l'Urwerk, mais certainement pas du Breguet. Inventeur dans l'âme, à l'affût de toutes les innovations de son temps, Abraham-Louis Breguet était animé du même esprit qui fait avancer aujourd'hui nombre des meilleurs représentants de la nouvelle horlogerie. Vision, anticipation, anticonformisme, spontanéité: tels sont les quatre principes à même de bousculer réellement l'horlogerie de tradition.Outre Journe, Mille et Urwerk, une bonne quinzaine de nouveaux venus retiennent régulièrement l'attention des spécialistes et connaisseurs: Jean Dunand, Greubel Forsey, Parmigiani Fleurier, Bovet et H. Moser & Cie se placent dans une lignée plutôt classique; Bethune, Hautlence, MB&F, Jacob & Co, voire de Grisogonopour ses dernières créations, deWitt ou Harry Winston pour sa collection Opus développent un esprit plus décalé. Et la liste est loin d'être exhaustive. Ces ambassadeurs qui animent le débat, bousculent les idées reçues et servent parfois d'aiguillon pour faire se mouvoir les plus grands, démontrent que la nouvelle horlogerie est aujourd'hui bien vivante. Reste que l'arrivée de nouveaux venus imposant une démarche et un style n'est en soi pas nouvelle.Franck Muller était de ces francs-tireurs lorsqu'il lança sa marque en 1991 en compagnie de Vartan Sirmakès. Dans un environnement relativement conformiste, l'horlogerie mécanique reprenait à peine son souffle après la crise du quartz, le seul fait de jouer des formes d'une montre et de l'esthétique d'un cadran, inspirée de garde-temps du début du XXe siècle, suffisait à se faire remarquer. Avec le succès que l'on sait; la tendance était lancée et les suiveurs pouvaient s'engouffrer dans la voie. Vingt-deux ans plus tôt, Gérald Genta venait déjà secouer le landerneau horloger avec des créations ébouriffantes tant pour lui que pour des marques tierces prestigieuses. Le design était roi, mais plusieurs des innovations de l'époque signées de sa griffe sont devenues mythiques trente ans plus tard. Ce flash-back vient rappeler que travail de rupture et provocation sont des constantes qui ont de tout temps animé l'histoire de l'horlogerie. L'intérêt aujourd'hui tient davantage au fait que les nouveaux «ovnis» qui entrent dans la galaxie horlogère sont capables d'affoler les radars de la communication avant même de dévoiler leur - éventuel - patrimoine.A force, on en oublierait presque que l'horlogerie suisse, et ses quelque 600 marques, est dominée par trois géants: Rolex, Omega et Cartier. A eux seuls, ils représentent des dizaines de milliers d'emplois, vendent près de 3 millions de montres de prestige, font vivre des milliers de concessionnaires dans le monde, tout en faisant preuve d'une constance aussi remarquée que remarquable. Les collections Oyster, Speedmaster, Constellation, Tank ou encore Santos sont des valeurs sûres qui, depuis des décennies, n'ont pas dû jouer la rupture pour continuer à bien exister. A terme, elles n'ont a priori rien à craindre de la venue de nouveaux horlogers.Même sur le plan de l'innovation, pendant que les derniers venus s'éclatent volontiers dans l'utilisation de nouveaux matériaux, les avancées les plus significatives sont à mettre au compte des marques les mieux établies. Les composants de l'échappement en silicium ont notamment été l'oeuvre d'Ulysse Nardin, de Patek Philippe, de Rolex et de Swatch Group. Les montres les plus innovantes qui ont été présentées en 2007 sont très certainement les deux premiers garde-temps mécaniques fonctionnant sans lubrifiant. Elles sont le fruit d'une quête horlogère de plusieurs siècles, à savoir des produits présentés par Jaeger-LeCoultreet Ulysse Nardin.L'apport des meilleurs représentants de la nouvelle horlogerie n'est pas remis en cause pour autant. Les brevets pleuvent chez F.P. Journe, à l'instar de plusieurs de ses confrères de génie qui ne cessent d'animer dans leur créneau la planète horlogère. Et l'interpénétration entre tradition et modernité ne date de surcroît pas d'hier. Audemars Piguet a, dès 1972, fait hurler toute la concurrence traditionaliste en osant lancer, avec la Royal Oak, la première montre de prestige en acier à un prix lui aussi prestigieux! Et l'essai n'est pas resté sans suite, y compris chez la concurrence. De même lorsque Hublot présente en 1980 la première montre de luxe (en or) avec un bracelet caoutchouc, les gardiens du temple crient au scandale, avant de se rallier à cette combinaison à succès. La situation n'est pas très différente aujourd'hui: les anticonformistes les plus doués seront les pionniers de demain.La coexistence des anciens et des modernes est une relation perméable. Et preuve de leur capacité d'adaptation, les premiers ne rechignent pas toujours à puiser dans l'air du temps. L'un des exemples les plus significatifs est sans doute celui de la marque Concord qui, pour assurer sa survie, a fait table rase de tout son passé pour se lancer résolument dans des formes et des concepts proches de la nouvelle horlogerie.Mais beaucoup d'autres marques dites classiques s'imprègnent également des courants porteurs. Breguet aurait-elle présenté sa Tradition, même si elle s'inscrit incontestablement dans la légitimité de la marque, si la tendance n'était pas aux cadrans ouverts et à la vision de la mécanique? Zenith lancerait-elle son tourbillon Zero-G si on ne s'était aperçu depuis peu que les pièces compliquées pouvaient être dans le même temps ludiques? Piaget pourrait-elle se permettre pareille créativité si la mode n'était pas à l'exploration de tous les horizons? Romain Jérôme oserait-elle présenter une montre haut de gamme qui ne donne pas l'heure si une certaine clientèle n'était pas prête à pareille excentricité?Bref, les horizons qui s'ouvrent à la haute horlogerie n'ont jamais été aussi vastes et dégagés. Voilà qui est de bon augure pour l'avenir.Michel Jeannot
source: Bilan.ch reprise d'un article paru dans Bilan le 2 avril 08)