Tribune des Arts - Décembre 2011
S.G.
Il était une fois, une petite île, entre le Péloponnèse et la Crète. Perçant les eaux de ses roches acérées, elle menaçait toute embarcation venue s'y frotter. Or, elles étaient nombreuses à passer alentours pour rejoindre l'Italie depuis l'Asie-Mineure. Parmi les victimes: un navire romain, aux environs de l'an 70 av. J.-C. Avec à son bord, les objets d'art parmi les plus précieux de Grèce. L'ensemble est aujourd'hui conservé au Musée National Archéologique d'Athènes.

Ce sont des pêcheurs d'éponges qui, en 1900, découvrirent les premières traces du trésor englouti. Averties, les autorités grecques entreprirent des fouilles. Elles allaient révéler les fragments d'un mécanisme aux rouages de bronze qui allait bouleverser notre perception de l'Antiquité et de son rapport à la technologie. Car cet objet n'est pas censé exister vers 87 avant notre ère, comme il fut récemment daté. On connaissait les rouages mais ils n'étaient pas encore utilisés dans un but scientifique ou astronomique.
Du moins, le croyait-on. Car la machine dite d'Anticythère est en réalité un calculateur capable d'afficher très exactement le calendrier égyptien (12 mois de 30 jours, avec les jours supplémentaires), la position du Soleil dans les constellations du zodiaque, les phases de la Lune, l'année sidérale et même les dates des prochains jeux dans les principales villes grecques. Il pouvait aussi indiquer différents cycles astronomiques: le cycle métonique (235 lunaisons), le cycle callipique (940 lunaisons), le cycle de Saros (223 lunaisons) et le cycle Exeligmos (soit trois fois celui de Saros). Tout cela, en corrigeant leurs imprécisions. On suppose par ailleurs qu'il montrait le mouvement des cinq planètes connues à l'époque.
Un téléphone portable dans un sarcophage
Si de telles connaissances semblent déjà inimaginables en soi, comment est-ce possible qu'à l'époque on ait pu les traduire en un modèle mathématique apte à les synthétiser en un tel mécanisme? Une question qui laisse pantois les plus grands scientifiques du monde, jusque-là convaincus que les premiers calculateurs astronomiques dataient des années 1400 de notre ère. Pour reprendre la formule de Mathias Buttet, directeur Fabrication R&D à la manufacture Hublot, “c'est comme si Indiana Johnes découvrait un téléphone portable dans un sarcophage!”

Certains pensent que cette machine fut conçue à Rhodes où vivait une communauté d'astronomes et des “mécaniciens”. D'autres avancent qu'elle aurait un rapport étroit avec Syracuse, en Sicile, la cité du génial Archimède. Quant à Cicéron (106 - 43 av. J.-C.), il a décrit des mécanismes semblables mais on n'avait encore jamais eu de preuve tangible de leur existence.
Les fragments mis à jour au large d'Anticythère comptent 82 composants, tous rongés par la corrosion. Jusqu'au début du XXIe siècle, nous ne disposions pas des outils nécessaires pour les étudier correctement. Il aura fallu attendre 2005 et la mise au point d'un scanner à rayons X spécialement destiné à pénétrer au cœur de ses entrailles, pour parvenir à en reconstituer les fonctions et y ajouter les éléments perdus dans les profondeurs marines. L'analyse a aussi permis de révéler des inscriptions en grec archaïque aux allures de “mode d'emploi”. Une aubaine pour les chercheurs, même si un quart seulement a pu être déchiffré.
Une idée de savants fous
De là à tenter de reconstruire un tel mécanisme, non plus seulement en image numérique mais en vrai, il n'y a qu'un pas. Mais Mathias Buttet en voulait plus. Lorsqu'en 2008, il découvre dans une revue scientifique l'analyse tomographique effectuée sur les fragments, son sang ne fait qu'un tour. Se pourrait-il qu'on puisse en faire un mouvement horloger capable de s'insérer dans un boîtier de montre-bracelet? Cette idée folle, il la soumet au seul dirigeant susceptible de lui répondre oui immédiatement: Jean-Claude Biver, CEO de Hublot. “Quand Mathias Buttet m'a dit que ce qu'on m'avait enseigné n'était pas juste, j'ai voulu savoir à quel point j'avais tort ou raison!” En juin de la même année, le projet était lancé, regroupant dans un même effort horlogers, sommités internationales de l'archéologie et de l'épigraphie et historiens de la mécanique.

D'une machine mesurant dans les 33 x 18 cm, il fallait donc passer à quelque chose de l'ordre de quelques millimètres. Or, cette machine n'avait rien d'une horloge (les Grecs ne vivant pas le temps comme nous). Il fallait donc y intégrer un mécanisme horloger et “remplacer” le système de manivelle latérale qui devait servir à entraîner les rouages par une tige et une couronne de remontoir. Ceci, en garantissant une précision extrême, tout en respectant les fonctions et l'architecture d'origine.
Le résultat est tout bonnement époustouflant. Mesurant 30,40 x 38 mm, pour une épaisseur de 14,14 mm, le calibre obtenu compte au total 495 composants, dont une partie dévolue à un tourbillon volant. Et il est doté d'une réserve de marche de 120 heures, soit 5 jours. Quant aux engrenages d'origine, ils ont “simplement” été repensés et recalculés pour être miniaturisés, alors même qu'ils comportaient des ingéniosités mécaniques inconnues de l'horlogerie moderne.
Pour la postérité
Bien sûr, tout cela implique un coût: 3 à 5 millions de francs auraient été investis. Pour autant, il n'est pas question d'en faire une montre à but commercial. Depuis octobre et jusqu'en juillet 2012, le calibre Hublot Anticythère est exposé au Musée des arts et métiers à Paris, dans le cadre d'une exposition-dossier consacrée à l'énigmatique machine. Tandis que les fragments grecs reposent au Musée d'archéologie d'Athènes, avec le reste des objets trouvés dans l'épave qui, elle, est désormais enfouie dans les abysses suite à divers séismes.
Au printemps, au salon horloger de Bâle, Hublot dévoilera la montre Anticythère, laquelle sera ensuite vendue aux enchères au profit du musée grec. Deux autres suivront, l'une destinée audit musée, l'autre à celui de la manufacture Hublot à Nyon. Où elles continueront à égrener la course des astres durant bien des années encore.
