L'Agefi - 18 décembre 2009
Interview Bastien Buss
Nicolas Hayek lance une bombe. De celles dont les répercussions risquent d'ébranler l'industrie horlogère suisse dans son ensemble. Le président de Swatch Group «veut arrêter de livrer à la concurrence des composants horlogers produits par son groupe». Il ne parle pas que des mouvements de montres ou des ébauches, mais aussi de l'ensemble des autres produits fabriqués par ses sociétés industrielles, comme les aiguilles, boîtiers ou autres organes règlants des montres. Ces pièces, hautement stratégiques, ne sont pourtant produites que par un nombre restreint d'autres fournisseurs, en Suisse s'entend. L'écrasante majorité des horlogers du pays doivent en effet passer par Swatch Group pour un composant ou un autre, voire tous.

Le patriarche de l'horlogerie se dit «lassé, agacé, en colère» suite aux éternelles procédures lancées contre son groupe par les marques tierces, ses concurrentes. Selon lui, elles engagent systématiquement des actions auprès de la Commission de la concurrence ou de la justice chaque fois que le Swatch Group prend une décision, quelle qu'elle soit. L'information paraît invraisemblable, le sujet étant des plus explosifs. Il en va même de l'avenir du Swiss made horloger. Tollé garanti. Pourtant, Nicolas Hayek se dit plus déterminé que jamais. «Ce ne sont pas des menaces», a-til déclaré lors d'un entretien à L'Agefi. Il va demander à l'autorité anticartellaire de se prononcer sur le sujet et dire, dans quelles conditions et quel délai, Swatch Group pourrait appliquer sa décision. Une équipe entière travaille d'ailleurs au sein du groupe biennois pour mener à bien ce qui risque d'être une révolution pour la branche.
Nicolas Hayek se défend toutefois de vouloir tuer l'horlogerie suisse. «Aux concurrents de mettre en place leur propre appareil industriel », proclame-t-il. Pour les amis fidèles du groupe, comprenez les marques sans contentieux, la porte pourrait rester ouverte. Le Noël de beaucoup d'horlogers risque d'avoir un goût amer.
L'Agefi. Quel bilan peut-on d'ores et déjà tirer pour l'exercice 2009?
Nicolas Hayek. Ce fut une année en tous points tumultueuse. Avec de multiples défis impossibles à relever. Au final, l'industrie va terminer avec une contraction de ses ventes de l'ordre de 25% et un taux de chômage qui a explosé à 12,7%, soit trois fois plus que la moyenne suisse, déjà elle trop haute. Au sein du Swatch Group, nous avons poursuivi notre politique basée sur le long terme, en maintenant tous nos postes de travail et donc, notre savoir-faire. Le groupe n'a procédé à aucun licenciement économique et la contraction de nos ventes est bien plus modeste que celle de l'industrie en général.
Des indices tangibles de redressement?
Pas vraiment de signes de reprise à long terme pour toute l'horlogerie. Je parlerais plutôt de soubresauts ces derniers six mois. Et le panorama s'avère contrasté en fonction des marques. Mais Swatch Group est loin de la bérézina que certains horlogers doivent malheureusement affronter. Nous avons plusieurs marques au sein du groupe qui réalisent même un chiffre d'affaires presque équivalent, voire supérieur, à l'an passé. Et pas des moindres, comme Omega, Longines, Tissot, cK ou ces derniers mois Swatch, entre autres. A Times Square à New York, Swatch a par exemple accru ses ventes de 30%, dans son magasin rénové récemment. En soi, on peut presque parler d'une bonne performance pour l'ensemble du groupe, dans un contexte mondial récessif la plupart de l'année.
Au final, à quoi ressemblera 2009 pour Swatch Group?
Nous devrions terminer sur un chiffre d'affaires en modeste contraction en comparaison avec la moyenne du secteur, qui se situe au-delà de 25%. Donc, il n'y a absolument pas péril en la demeure. Nous sortirons renforcés de la crise. Surtout, qu'épuré des variations de change, notre chiffre d'affaires en horlogerie n'est pas loin de celui de l'an passé, un exercice record, rappelons-le. Ce qui prouve notre capacité de résistance.
Tous les horlogers affirment faire mieux que la moyenne. C'est assez surprenant…
C'est même ridicule. Dans notre industrie, ceux qui nient la réalité et la vérité sont nombreux. Tous, nous devons apprendre à moins mentir. Il en va de notre crédibilité. Richemont, LVMH et Swatch Group sont contraints de publier à la virgule près leurs vrais chiffres, sous peine de sanctions de la part de la bourse et des législateurs. Lorsqu'une société déclare essuyer sur une période donnée un recul compris entre 30 et 50% dans une certaine région, on frise le Grand Guignol. C'est soit l'un, soit l'autre. Ou alors cette société n'a aucun contrôle sur sa comptabilité. Ce qui est encore plus grave. Les entreprises devraient admettre la réalité, ou alors ne rien dire. Cessons de tonitruer que nous sommes tous les plus beaux, les plus brillants, les meilleurs, les plus riches, les plus savants, les plus géniaux et innovants. Davantage de modestie ferait le plus grand bien à tout le monde. Moi compris.
Surtout que le client n'est pas dupe…
En effet. Prenez l'exemple de TAG Heuer – et il n'est pas le seul – qui a annoncé au monde entier, dans la presse, lors d'interviews, dans les publicités, avoir lancé un nouveau mouvement horloger innovateur, futuriste, sensationnel pour fêter dignement son anniversaire, et entièrement conçu et réalisé à l'interne. Au final, démasqué par les bloggeurs d'internet, il s'avère que la marque a tout simplement acheté un ancien calibre au japonais Seiko, qu'elle a un peu rafraichi. Elle démontre ainsi, contrairement à ce que nous avons tous été amenés à croire, que, comme beaucoup d'autres marques, elle n'a semble-t-il, pour le moment, manifestement ni les spécialistes ni l'expérience pour créer un nouveau calibre innovateur par elle-même. On comprend désormais mieux pourquoi cette marque s'est battue corps et âme contre le renforcement des règles du Swiss made, demandé par la majorité de l'industrie. C'est une malheureuse publicité, néfaste pour la profession. Ce d'autant plus que la marque a ensuite déclaré à nouveau urbi et orbi n'avoir jamais dit que le mouvement était 100% conçu et réalisé à l'interne. De qui se moque- t-on?, se demandent tous ces surfers sur internet.
Quel risque engendre cette pratique?
Si les horlogers commencent à tricher, on peut craindre le pire. Nous nous devons d'être irréprochables, éthiquement et qualitativement. Autant que nos produits. Allez ensuite essayer d'expliquer à un concurrent ou consommateur étranger que la contrefaçon est un fléau innommable, qu'il tue la profession, si nous-mêmes, ou certains horlogers peu scrupuleux du moins, agissent de la même manière.
A quoi doit-on s'attendre pour 2010?
Pour la quasi-totalité de l'horlogerie, 2010 s'annonce d'après plusieurs économistes plus difficile que l'année qui s'achève. La vraie sélection, naturelle, économique, darwinienne, ne fait que débuter. Il risque d'y avoir de la casse à une certaine échelle. Jusqu'à présent, de nombreuses marques ont pu vivre sur des réserves. Lesquelles sont aujourd'hui épuisées. Cela ne concerne pas les grands groupes, comme Rolex, LVMH ou Richemont. Dans de telles structures, même si une marque essuie une perte de 20 millions de francs par exemple, elle sera absorbée dans les comptes consolidés.
Il n'y aura donc pas d'amélioration?
Ce n'est pas ce que je veux dire. Je suis plutôt optimiste, et ces économistes prévisionnistes ont prouvé ne pas avoir souvent raison. D'autres prévoient même une bonne reprise économique en 2010- 2011. Il y aura par contre, en certains endroits, des effets dramatiques. Une simple démonstration arithmétique suffit à s'en rendre compte. Prenons une régression de 25% pour l'ensemble de l'industrie. Ce qui donnera des ventes totales de l'ordre de 12,75 milliards à 13,5 milliards de francs à fin 2009. En soustrayant les chiffres d'affaires de Swatch Group, ceux diminués de Richemont et ceux réduits de Rolex, il ne reste que peu de milliards pour les autres acteurs. A cela, il faut encore enlever le chiffre d'affaires auquel devraient parvenir la division horlogère de LVMH, Breitling, Chopard et Patek Philippe. In fine, ce qui reste pour les autres n'est vraiment pas énorme.
Quelles leçons faut-il tirer de la crise horlogère?
A chacun de faire l'exercice d'autocritique qui s'impose. De notre côté, nous sommes harcelés pour avoir, dans les temps difficiles, défendu et sauvegardé le savoir-faire de la production horlogère, alors que personne n'a, à l'époque, voulu nous aider. Nous sommes arrivés à un point de non-retour, de frustration et de colère de notre personnel en ce qui concerne les livraisons aux tiers, c'est-à-dire aux autres marques. Nous allons officiellement demander la permission à la Commission de la concurrence (Comco) de ne plus être obligés de livrer à tout le monde ou tout simplement à des tiers.
Pardon? Plaît-il?
Oui, vous avez très bien compris. Swatch Group à l'intention de ne plus rien produire ni livrer à des horlogers tiers. Le processus est en préparation. Toute une équipe dévouée à ce sujet, avec des spécialistes avérés, a été mise en place pour en discuter avec la Comco. C'est dire la fermeté de notre volonté. Nous voulons voir dans quelles conditions à l'avenir nous pourrions cesser de livrer des mouvements, des organes réglants et toutes les autres pièces d'horlogerie, comme les pièces d'échappement - ancres, roues d'échappement et plateau de balancier -, et les pièces oscillantes, tels les balanciers ou les spiraux. Bref, tout ce que produit notre pôle industriel.
Mais cela signifie la fin pour de nombreux horlogers dans le pays…
J'espère que non, puisque tous disent être capables de produire seuls. Mais à qui la faute? Swatch Group ne cesse d'investir dans son outil de production, alors que la majorité des autres horlogers se servent chez nous comme dans un supermarché et investissent en publicité. Par contre, ils ne sont nullement tenus par la loi à acheter chez nous. Cette période devra désormais être révolue. Personne n'oblige Rolex par exemple à livrer ses mouvements à des tiers. Qui à part nous assume tous les risques, les investissements, les coûts induits et forme le personnel? Et tout cela pour l'ensemble de l'industrie.
Combien avez-vous investi?
Rien que dans l'outil de fabrication chez ETA, Nivarox-FAR et d'autres sociétés du groupe, nous avons engagé entre 1,7 et 2 milliards de francs ces dernières décennies. Il est légitime que ces investissements ne profitent qu'au groupe et pas à des horlogers dont quelques-uns nous dénoncent constamment, sans aucun scrupule ni justification, en tant que monopole auprès des autorités. Lesquels peuvent à tout moment supprimer leurs commandes. Ce qu'ils font d'ailleurs abondamment ces derniers temps. Il faut en finir avec cette situation intolérable et injuste pour nous et notre personnel.
Pourquoi en arriver à un tel extrême?
Pour les raisons que je viens de mentionner. Mais aussi par lassitude. Depuis quinze ans, chaque fois que le Swatch Group prend une décision juste et nécessaire dans l'intérêt de tous et du marché du travail suisse, elle est aussitôt contestée, critiquée publiquement et menacée de sanctions sévères. Certains de nos clients n'hésitent d'ailleurs pas, et ce chaque fois qu'ils le peuvent, à faire intervenir la Comco ou la justice. Cela nous coûte chaque année des centaines de milliers de francs, voire des millions, en travail de notre personnel et frais d'avocats. En tout cas, cela revient beaucoup plus cher que ce que nous rapporte la vente aux tiers. Sans parler de la perte de temps. Dans la féroce concurrence que nous devons ainsi subir, ces clients, nos concurrents contre lesquelles nos marques doivent se battre, nous font des procès injustifiés à n'en plus finir. Le vase a désormais débordé.
Cela concernera-t-il vraiment tout le monde?
Non, si on nous laissait le choix. Tout dépendra cependant de la réaction de la Comco. A ce stade, on ne peut exclure aucun scénario. De l'arrêt total des livraisons à, pourquoi pas, continuer à livrer sous certaines conditions les quelques clients fidèles, sérieux, historiques. Pour les autres, il leur suffit d'investir ou de se regrouper. Il faut toutefois préciser qu'il y aura certainement un délai, pour leur laisser le temps de se retourner. Mais nous sommes pressés de sortir de cette néfaste tourmente.
Admettons que la Comco accède à votre requête: il y aura aussi un immense manque à gagner pour vous.
Swatch Group peut très bien vivre sans. Ce ne sont pas 300 ou 400 millions de chiffre d'affaires, soit 7% à 8% de nos ventes totales, et le bénéfice que cela génère, représentant en 2008 ou 2009 moins de 6-7% de nos bénéfices, qui changent fondamentalement l'assise ou la santé du groupe. La perte sera bien mince par rapport à tous les avantages que nous en retirerions, comme le gain de temps, la sérénité de notre personnel ou la diminution des risques. Le solde sera un bénéfice plutôt qu'une perte.
C'est un véritable tremblement de terre, aux répercussions terribles…
Harcelés par beaucoup, nous réfléchissons à une libération. Le tout est cependant dépendant de la loi. La Comco, et surtout la loi suisse, nous permettra-t-elle de le faire? Là réside toute la question, car, de notre côté, nous sommes résolus et déterminés comme jamais. Il ne s'agit pas du tout de simples menaces que nous brandissons. Notre volonté est ferme. Attention, apportons une précision qui s'impose: je n'ai aucunement l'intention de torpiller l'industrie horlogère suisse que j'ai personnellement et avec un engagement continu fortement soutenu pendant les trente dernières années. Mais d'autres sont aussi capables de produire du bon Swiss made.
Et où iraient s'approvisionner les marques concurrentes?
Reprenons le cas des ébauches horlogères, que nous voulions cesser de livrer au début du millénaire en les remplaçant toutefois par des livraisons de mouvements terminés. La Comco s'en est mêlée car beaucoup affirmaient qu'ils allaient faire faillite sans nos ébauches. Bien sûr, nous n'avons pas pu le faire aussi vite qu'espéré, mais il n'empêche, que dans une année maintenant, cette décision va entrer en vigueur. A l'époque, l'ensemble de la profession a quand même dit qu'elle pourrait très bien fabriquer des ébauches et mouvements sans le Swatch Group. Et c'est ce que beaucoup essaient de faire et ont déjà fait. D'autres sociétés, heureusement rares et isolées, nous ont fait voler des plans, des dessins et ont débauché du personnel pour tenter, sans succès, d'y parvenir. Pourquoi la situation serait-elle différente aujourd'hui avec les autres composants? Tout le monde prétend avoir une manufacture et produire lui-même toutes les pièces d'une montre, même la plus compliquée.