WORLDTEMPUS - 25 février 2013
Serge Panczuk

Le chronographe est une des complications les plus présentes et demandées. Cela reste d'ailleurs une énigme, dans la mesure où la plupart des détenteurs de « chrono » n'ont que très peu recours à cette fonctionnalité. Cependant, le chronographe séduit pour plusieurs raisons: son image sportive, son lien fort avec des univers et des époques qui attirent (l'aviation, la course automobile, l'image militaire,…) et par sa versatilité (il peut être décliné à l'infini, en jouant sur les poussoirs, les compteurs, les aiguilles,…). Cette fonctionnalité est en fait universelle et peut être utilisée – ou adaptée – par l'ensemble des marques.
Les montres équipée de cette complication sont donc légion, et restent la plupart du temps aisément reconnaissables grâce à leurs trois poussoirs (deux pour le chronographe, un pour les réglages horaires / date), ou à la présence de deux ou trois compteurs additionnels sur le cadran.
Même si le développement de la culture horlogère parmi les amateurs les a peu à peu amenés à s'intéresser à d'autres complications parfois plus anciennes, le chrono reste au sommet de la pyramide de l'offre horlogère.
Mais revenons à son histoire. Et c'est justement ses origines qui vont inspirer Montblanc. C'est en effet Nicolas Matthieu Rieussec qui, en 1821, inventa un « compteur de chemin parcouru » qu'il utilisa pour mesurer les temps parcouru par des chevaux lors d'une compétition équestre. Si cette fonctionnalité est encore très loin d'avoir adopté sa forme actuelle, elle reste ancrée dès son origine au monde de la vitesse et de la compétition.
Nicolas Rieussec avait inventé le chronographe. Mais pas au sens de notre acception actuelle. En effet, cet instrument à mesurer les temps courts n'était pas à proprement parlé une montre. Il s'agissait d'une boîte abritant le mécanisme et doté d'un cadran sur lequel des aiguilles venaient «écrire» le temps passé. «Chrono» pour temps, «graphe» pour écriture: le mythe était né. Il fallu encore quelques temps pour rendre cette fonctionnalité «mobile» et l'intégrer dans des montres de poches.
Et peu à peu, le chronographe tel qu'on le connaît actuellement fit son apparition. En 1914, Heuer produisit la première montre chronographe, suivie en 1916 du fameux Micrograph. Breitling lança en 1933 le premier chronographe doté de deux poussoirs. Et c'est en 1969 qu'apparût le fameux Calibre 11, premier calibre chronographe automatique, issu d'une coopération entre Heuer, Breitling, Dubois-Depraz, Büren et Zenith.
L'arrivée du quartz allait donner à la mesure des temps courts un nouvel élan, en renforçant la précision. Mais le chronographe mécanique n'était pas pour autant mort, et c'est TAG Heuer qui lui a récemment permis de reprendre le dessus en matière de précision sur la technologie électronique.
Mais revenons à Nicolas Rieussec, sans qui rien n'aurait été possible. Sa «boîte» à mesurer le temps ne pouvait rester ignorée. Et lorsque les équipes de Montblanc décidèrent de développer leur propre mouvement chronographe, elles se sont penchées sur cette première réalisation: elle liait le temps et l'écriture.
Pour la marque allemande, le choix était évident. Il fallait redonner vie à la création de Rieussec.
Pourquoi Montblanc ?
La marque à l'étoile blanche est mondialement connue et reconnue pour ses magnifiques instruments d'écriture. La légende Montblanc a débuté en 1906 par la création d'une société destinée à produire des stylos. C'est en 1910 que cette entité devint Montblanc, et en 1924 fut lancé le plus mythique des stylos: le Meisterstück 149.
A partir de là, la marque se développa et devint un acteur incontournable dans le monde des instruments d'écriture de luxe. En 1992 fut lancé le Lorenzo Di Medici, premier d'une série impressionnante d'éditions limitées. L'Hemingway – dévoilé la même année – est un des plus beaux modèles de cette collection grandissante dédiée aux grands noms de la culture et de l'écriture. Désormais Alexandre Dumas, Gandhi, Einstein, Ingrid Bergman, Thomas Mann, William Faulkner, Jules Verne ou Agatha Christie, ainsi que des dizaines d'autres, ont leurs noms gravés sur des stylos Montblanc, tous plus magnifiques les uns que les autres. Les collectionneurs se les arrachent, les listes d'attente sont surchargées. Le succès ne se dément pas.
Alors quelle mouche a piqué les équipes de la marque pour s'aventurer à partir de 1997 dans le monde de l'horlogerie? Certes, beaucoup de collectionneurs de montres sont aussi de grands amateurs de stylos. Et vice versa. Les deux objets ont toujours séduit les hommes. Mais il fallait une bonne dose de courage – ou d'inconscience – pour quitter les sommets et s'aventurer dans les vallées horlogères.
En tant qu'amateur d'écriture, je dois avouer que je suis resté interloqué par les premières créations horlogères de Montblanc. Je n'y trouvais pas le souffle qui me faisait vibrer chaque fois que je prenais en main le Meisterstück offert par mon père, le Traveller qui venait de ma femme, mon Marcel Proust ou mon Dickens. Je me posais donc souvent cette question: « pourquoi Montblanc? ».
Et ce n'est que récemment que j'ai obtenu la réponse. Il a effectivement fallu du temps pour que Montblanc trouve le chemin de la séduction horlogère, en appliquant la recette utilisée depuis 1992 pour les stylos: s'inspirer des grands noms pour oser quelque chose de différent. Nicolas Rieussec était de retour et offrait à Montblanc un des plus séduisants chronographes actuels.
Le chronographe Mont Blanc Nicolas Rieussec Hometime
Le moins que l'on puisse dire c'est que ce chronographe, lancé au SIHH 2008, a surpris dès les premiers jours. En effet, il ne ressemblait en rien à ce que l'on avait connu jusqu'à présent dans cette catégorie. Le modèle que nous évoquons aujourd'hui a été lancé en 2012. S'il garde le design si caractéristique du Nicolas Rieussec d'origine, il se voit doter de fonctionnalités supplémentaires telles que la date, un second fuseau horaire et un indicateur jour / nuit.
L'architecture de base de son aîné n'a pourtant que très peu changé. C'est d'abord le cadran qui surprend: ici les trois compteurs habituels de beaucoup de chronographes sont réinterprétés. Il y a un compteur principal, situé à 12 heures et qui indique les heures et les minutes. Il surplombe deux autres compteurs plus petits, un pour les secondes à 7h30, et un pour les minutes à 4h30. Les deux compteurs du chronographe sont reliés par un pont, qui s'inspire librement des premiers instruments à mesurer les temps courts de l'horloger Rieussec.

Notre modèle Hometime, dispose en plus de deux guichets en forme de croissant, disposés de part et d'autre du cadran principal. L'un (à droite) indique la date, l'autre (à gauche) permet de différencier l'heure du jour de celle de la nuit.
Enfin, le cadran principal cache en partie un second cadran rotatif destiné à indiquer le Hometime, un second fuseau horaire relativement discret. Cet empilement de cadrans et l'alternance entre plusieurs niveaux, des ouvertures dans le cadran, et des parties pleines, est particulièrement réussi et confère à cette pièce un volume et un relief très attractifs. Ce chronographe est doté d'un fond saphir et les ouvertures dans le cadran permettent aussi de dévoiler en partie le cœur du garde-temps qui mérite d'être vu.

En effet, le Nicolas Rieussec Hometime n'est pas qu'un bel exercice de design. C'est aussi une superbe réalisation horlogère, puisqu'il est animé par un calibre propriétaire Montblanc, le MBR 210. Il s'agit d'un mouvement automatique proposant 72 heures de réserve de marche, et dont une des originalités vient justement du traitement de la complication Hometime, via un disque tournant. Ses finitions sont particulièrement soignées, ce qui a le mérite d'être souligné, car trop souvent de belles réalisations techniques ne sont pas « terminées » avec le soin qu'il faudrait. Pour ce calibre pas de souci. Il est beau et il le montre !
Mais le charme de ce chronographe ne s'arrête pas là. En effet, le Nicolas Rieussec se classe dans la catégorie des « chronos » mono-poussoirs, qui pour beaucoup est la catégorie reine dans cette famille de complications. Pour faire simple, il n'y a pas ici deux poussoirs, mais un seul – situé à 8 heures - qui permet l'activation et la remise à zéro de la fonction chronographe. Cet organe de forme rectangulaire se fait d'ailleurs très discret et s'intègre parfaitement bien à la boîte de 43 mm de diamètre disponible en or ou en acier.
Le réglage de l'heure, de la date et du second fuseau s'effectue par la couronne principale située à trois heures. Celle-ci adopte la caractéristique des couronnes Montblanc en forme du capuchon du stylo star Meisterstück.

Le chronographe Nicolas Rieussec dispose de tous les atouts pour séduire. Il est à mon sens le vrai début de Montblanc dans l'horlogerie, et permet à la marque de devenir légitime dans ce secteur. Il dispose d'une vraie personnalité, est reconnaissable entre tous, et est animé par un calibre de facture exceptionnelle.
Qu'en pense l'avocat du diable ?
Avec ce garde-temps, les équipes de Montblanc ont choisi de proposer un modèle «de rupture». Tout a été pensé pour être différent, tout en restant dans la veine des créations de la marque, en associant raffinement et souci du détail.
Quelques points auraient cependant mérités plus d'attention.
Le premier – et à mon sens le plus important – est le choix du bracelet. Il est vraiment dommage de proposer cette pièce sur un bracelet acier. Cela ne lui va pas du tout. Autant le bracelet cuir valorise le design général de la montre, autant le bracelet acier le pénalise. Evitez donc à tout prix cette version, et optez sans hésiter pour le modèle monté sur cuir.
L'autre petit souci vient de la fonction Hometime. Si elle est particulièrement facile à régler, elle reste très – voire trop – discrète. Il s'agit ici d'un détail mais, comme le cadran de la montre est relativement chargé, il tend à noyer cette fonctionnalité. C'est pourquoi, je ne qualifierais pas cette montre de vraie «GMT» (qui doit se caractériser par une lecture aisée et «évidente» du second fuseau horaire), mais plus d'un chronographe doté d'une fonction additionnelle.
Dernier point: la couronne. Si son design est une des marques de fabrique de la manufacture du Locle, il aurait été judicieux d'en revoir la forme pour la rendre plus cohérente avec la pièce, et en particulier avec le mono-poussoir du chronographe. Je pense qu'en faisant cela, elle aurait encore gagné en charme.
Hormis ces trois points, le chronographe Montblanc Rieussec Hometime est bien né, et mérite de figurer dans la collection de tout amateur de bel ouvrage!
Quelle image véhiculera le porteur de cette Montblanc ?
Il est fort à parier que celui qui aime cette montre est aussi un amateur des instruments d'écriture de la marque. Il retrouvera dans cette pièce à la fois la beauté et la finesse des plumes Montblanc. Ce chronographe est élégant, classique et intemporel, malgré un choix stylistique original. Avec ses 43 mm on pourrait y voir une montre sportive. Il n'en est rien.
La Nicolas Rieussec est une montre habillée qui affirme sa présence. Son cadran si recherché attire les regards. Et peut notamment s'apparenter à certaines pièces de haute horlogerie proposées par Breguet.
C'est une pièce qui aime les grands airs d'opéra, et qui accompagnera son porteur dans ses voyages artistiques, à la recherche de la beauté musicale, architecturale ou – bien sûr – épistolaire. Cette montre me fait penser d'ailleurs à la Fondation Bodmer, lieu magique qui combine la beauté, la profondeur de l'écriture et le voyage dans le temps.
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