Depuis que la haute horlogerie se l’est approprié, voici quelques siècles, l’émail en tant que tel est passé au second plan des métiers d’art. Pourquoi ? Parce que, bien souvent, on ne s’intéresse qu’à la technique que l’on y applique (cloisonné, champlevé, etc.) en oubliant toute la richesse de ce qu’il représente en tant que matière !
Certes, créer de l’émail requiert sensiblement le même savoir-faire dans l’Antiquité que de nos jours. Pourtant, cela reste un exercice difficile qui combine deux variables : la proportion des composants et leur traitement thermique.
Son composant de base est le silice. On le fait fondre avec un ‘fondant’, qui permet d’abaisser sa température de fusion (à environ 800°). La matière ainsi obtenue est extraite du four et, avant qu’elle ne baisse, on y ajoute de quoi la colorer : le plus souvent, des oxydes de cuivre ou d’autres minéraux.
Cette première étape produit un bloc de verre coloré. Il faut à nouveau le chauffer puis le refroidir pour le réduire en morceaux, alors concassés pour en obtenir une poudre.
« Cette poudre, nous l’écoutons, nous la touchons, cela nous permet déjà d’en voir la qualité », souligne Béatrice Rougemont, émailleuse chez DeLaneau. Elle décrit une relation physique, sensorielle avec l’émail : « C’est un métier qui fait appel à tous les sens, mais le plus important est de toujours rester humble. Quoi que l’on fasse, le feu aura toujours le dernier mot ».

La difficile transmission des savoirs
Cette humilité, cette relation fusionnelle avec des éléments qui sont eux aussi en fusion, ne s’apprennent pas dans les écoles. « Le travail d’émailleur n’attire pas encore les jeunes, mais le regain d’intérêt de l’horlogerie pour cet art devrait prochainement y faire revenir de nouveaux talents », poursuit Florence Huguenot, seconde émailleuse chez DeLaneau.
L’enjeu est de taille : « Quelques personnes ont toujours un savoir-faire unique à transmettre. Mais l’on parle ici d’émailleuses ayant 70, parfois 80 ans... », ajoute-t-elle. Ces véritables mémoires vivantes sont un patrimoine unique. Avec elles, disparaîtra tout un pan de métier. Mais l’art de l’émail, en constant renouvellement depuis des siècles, saura probablement se réinventer.
Des techniques inchangées depuis le Moyen-Age
A travers les siècles, différentes spécialités décoratives se sont érigées sur l’émail. C’est à Limoges, en France, que le travail sur émail a connu son apogée. Cette heure de gloire fut tant technique que corporatiste : grâce à la forte demande ecclésiastique, les artisans émailleurs de Limoges inventèrent presque un système de production de masse, tout en développant des techniques comme le champlevé.
Celle-ci est aujourd’hui une des plus connues en horlogerie. Contrairement à une idée reçue, le champlevé n’est toutefois propre ni à l’émail ni à l’horlogerie ! C’est une technique générique qui consiste à creuser une matière faisant office de support (comme un cadran) puis à y déverser de l’émail (ou tout autre matière) dans les zones ainsi creusées. On pourrait tout aussi bien y déverser de l’or, de l’argent, la sertir….
Rapidement, des artisans ont eu l’idée de séparer les différents compartiments ainsi remplis d’un fil (or, argent, etc.) : c’est l’émail cloisonné.

D’autres ont préféré jouer sur la transparence de l’émail, de telle sorte qu’il devienne possible de discerner le support qu’il recouvrait. C’est alors qu’on eut l’idée de le graver (ou guillocher) de motifs que l’on pouvait donc apercevoir à travers l’émail : la technique de l’émail flinqué était née.
Une version alternative existe : dans le cloisonné dit « à jours », ou « plique à jours », les alvéoles sont préalablement fermées par une mince feuille de cuivre ou d'argent collée, qui est ensuite dissoute avec des acides. Il n'y a donc pas de fond et cela permet des effets de transparence.
L’émail contre-jour lui fait le plus souvent écho. Développée à Limoges dès le XVIème siècle, cette technique est aussi connue sous le nom d’émail grisaille. Son principe : au-dessus du traditionnel disque en or, on appose une première couche d’émail sombre, au-dessus de laquelle on appose plusieurs couches d’émail blanc, avec passage au feu entre chaque couche. Au final, les différentes strates se fondent les unes dans les autres, donnant naissance à d’infimes variations entre la couleur de fond et le blanc. C’est par exemple ainsi que fut créée la « Pont des Amoureux » de Van Cleef & Arpels.
La maison emploie également la technique de l’émail pailloné, qui consiste à introduire une feuille de métal, un « paillon », entre deux couches d’émail afin d’apporter au cadran de la brillance et des jeux de lumières.

A l’épreuve du (grand) feu
Aujourd’hui, de nombreuses manufactures utilisent ces différentes techniques, à l’instar de Patek Philippe, Vacheron Constantin ou DeLaneau. Vulcain, depuis 2003, s’est également remis à l’émail cloisonné pour de brèves séries limitées. Toutefois, de nombreuses maisons travaillent un émail fini, qu’elles décorent ensuite. La production de l’émail brut est confiée à des artisans extérieurs, le plus souvent cadraniers. « Nous avons d’ailleurs réellement à cœur de travailler avec des fournisseurs régionaux qui préservent ce savoir-faire », souligne d’ailleurs la manufacture Vulcain.

Résistance industrielle
Une des exceptions est probablement la maison DeLaneau, qui réalise tout en interne. Ce sont ses deux émailleuses qui portent chaque pièce, depuis la poudre jusqu’au feu final. Ainsi, chaque cadran est unique, réalisé par un très haut niveau de maîtrise de l’émail : « On peut parfois faire 10 passages au feu, puis le 11ème ruinera sans retour possible les 10 précédents », souligne Béatrice Rougemont, émailleuse chez DeLaneau. Avant que sa consoeur Florence Huguenot ne conclut : « On ne pourra jamais industrialiser l’émail : l’instinct et l’humilité ne se programment pas ».
Cette capacité à travailler l’émail en interne est partagée par Patek Philippe. La manufacture valorise cette matière depuis des siècles et ses diverses techniques sophistiquées, dont l’émail cloisonné et la fameuse peinture miniature sur émail, grande spécialité genevoise dont elle porte haut les couleurs. Cet engagement de long terme envers l’émail est d’ailleurs visible au musée Patek Philippe au travers des plus beaux fleurons de ces arts ancestraux.
