A la tête de L'Atelier, le département émail du fabricant de cadrans Stern Créations, Dominique Baron en connaît tous les secrets. Au grand bonheur de Van Cleef & Arpels, son plus grand fan.
Tribune des Arts - Mai 2010Sylvie Guerreiro
Difficile pour un novice d'imaginer l'immense complexité que suppose l'usage de l'émail dans la décoration des montres. Un art que maîtrise à la perfection Dominique Baron, directrice de L'Atelier émail chez Stern Créations, célèbre fabricant de cadrans. A la tête d'une équipe de neuf personnes (bientôt treize) avec laquelle elle travaille main dans la main, favorisant au maximum l'échange des savoirs et la recherche de nouveaux procédés, elle répond aux demandes de plusieurs maisons horlogères de prestige. En particulier Van Cleef & Arpels qui lui a récemment confié l'ornementation de ses éditions limitées “Lady Arpels - Cadrans Extraordinaires” sur le thème des Papillons et des Colibris, ainsi que de sa dernière complication poétique, Le Pont des Amoureux. Des montres exceptionnelles, toutes présentées en janvier, lors du SIHH à Genève.
Mais alors l'émail, c'est quoi? Une sorte de verre, opaque ou translucide, constitué sur une base de silice auquel s'ajoutent des fondants, comme l'oxyde de sodium, de potassium et de plomb, et des stabilisants comme la chaux et la magnésie. La couleur étant donnée par d'autres oxydes ou sels métalliques. Le cuivre donne des verts et des rouges, le manganèse des bleus et des violets, l'argent des jaunes, l'oxyde d'étain du blanc, alors qu'on obtient du noir par un mélange d'oxyde de cuivre, de cobalt et de manganèse, etc. Mais avant le passage au feu, impossible de savoir quelle sera la véritable teinte. Par exemple, le rouge transparent est blanc au départ. Sans compter que les couleurs réagissent différemment suivant le support, qui est souvent en cuivre ou en or. D'ailleurs, à cause d'un changement des normes de sécurité (mal utilisé, surtout ingéré ou inhalé, l'émail provoque le saturnisme...), les couleurs que l'on peut obtenir aujourd'hui ne sont plus tout à fait les mêmes qu'hier. Elles sont aussi moins nombreuses. Du fait, notamment, de l'interdiction de l'arsenic dans la composition et de la réduction de la quantité de plomb.
Heureusement, Stern Créations a pu récupérer d'importantes réserves d'émail pour son Atelier. Ici, la matière arrive sous forme de poudre obtenue à partir de grosses galettes réduites en grenaille. Mais même comme cela, il n'est pas assez fin pour être travaillé. Aussi passe-t-il par petites quantités dans un mortier en agate (plus dure que l'émail) où il est broyé à la main avec un peu d'eau distillée pour éviter les impuretés telles que le calcaire. L'émail est alors rincé plusieurs fois pour éliminer les particules trop petites qui brûleraient lors de la cuisson, puis stocké dans de petites bouteilles.
Pour accueillir un décor en émail, le cadran doit être adéquat. En général, on utilise de l'or gris qui garantit une planéité quasi totale, a contrario de l'or jaune qui se déforme beaucoup plus sous l'influence de la chaleur. Et ce n'est qu'après l'avoir décapé à l'acide pour enlever graisse, poussière et autres parasites, qu'on peut commencer à le recouvrir d'émail grâce à des pinceaux très fins. Pour chaque couche appliquée au recto, une autre doit être passée sur le verso. Ce contre-émaillage permet de palier la déformation du support duquel l'émail pourrait se détacher. En outre, chaque couche a droit à l'épreuve du feu. On enfourne à 780-800 degrés, en fonction des couleurs et de la taille de la pièce. Là, l'émail entre en fusion, se liquéfie, se vitrifie et se fixe au support. Un instant particulièrement critique où la matière peut se fissurer, se creuser sous l'effet d'une bulle, changer de couleur ou les couleurs se mélanger, forçant souvent l'artisan à tout recommencer. Quant aux motifs, ils ne sont formés qu'une fois la première couche cuite et parfaitement aplanie par lapidage.
Il existe ensuite plusieurs techniques pour créer ces motifs. La plus ancienne étant le champlevé où la couleur vient remplir des cavités creusées dans le métal. Tandis que dans le cloisonné, elle est délimitée par de fines bandelettes de métal fixées au support. Il y a aussi l'émail de basse-taille qui consiste à recouvrir d'émaux translucides ou opalescents des motifs gravés dans le métal, pour les laisser apparents. Tel est le cas de la série des Colibris chez Van Cleef & Arpels. A l'inverse, l'émail peint est, comme son nom l'indique, constitué d'une base d'émail blanc ou de couleur, que l'on décore d'une peinture miniature composée d'oxydes métalliques mélangés à de l'huile et broyés encore plus finement.
Pour répondre à la demande de Van Cleef & Arpels et de sa montre Le Pont des Amoureux, Dominique Baron a cependant dû trouver de nouvelles solutions. Notamment en allant chercher une technique oubliée datant du XVIe siècle, proche de l'émail peint, appelée la grisaille. Ici, les oxydes métalliques sont remplacés par un émail d'une consistance pâteuse, appelé le blanc Limoges, qui se travaille par couches successives, d'abord très liquides puis de plus en plus soutenues, sur un fond émaillé noir ou très foncé. On applique le blanc au pinceau fin, avant de l'étirer à la pointe d'une aiguille… quasi grain par grain. Là encore, entre chaque couche, une cuisson intervient afin d'obtenir différents niveaux de gris. Dans le cas du Pont des Amoureux, une dizaine est nécessaire par pièce. L'avantage? La profondeur ainsi insufflée au dessin et ce clair de lune, criant de vérité…
Quant à la série des Papillons, elle rassemble à elle seule plusieurs techniques, dont celle du plique à jour qui s'apparente au vitrail. Très utilisé par Lalique dans le travail du verre et même déjà pour la réalisation de bijoux émaillés, pour mieux représenter les ailes de libellule par exemple, ce procédé n'avait quasi jamais été exploité dans le cadre de l'horlogerie. Jusqu'à ce que Van Cleef & Arpels demande à Dominique Baron de trouver une manière de rendre les ailes des papillons totalement transparentes. Car ici, pas de support, si ce n'est les cloisons de métal formant le dessin. Comment fait-elle pour que l'émail tienne? Mystère! Les alchimistes aiment garder leurs secrets... Tout ce que je peux vous dire, c'est que l'artiste est allée chercher le savoir-faire à Limoges. Et quel résultat! C'est une pure merveille que de voir miroiter la nacre, les diamants ou encore le lapis-lazuli derrière ce papillon aux ailes déployées venu délicatement se poser sur le cadran.
Reste le sertissage, qui ne peut intervenir qu'après le travail de l'émail complètement terminé. Car, même les très résistants diamants blancs deviendraient laiteux au passage au four. Sans compter que le sertissage en soi peut faire fissurer l'émail. Coup de foudre dans le Haut-Jura
L'émail, Dominique Baron en est tombée amoureuse en 1995. Le Greta du Haut-Jura en France, cet organisme de formation pour adultes où elle exerçait alors comme professeur de peinture et de dessin, mettait en place une formation d'émailleur d'art. Du coup, changement de programme. En 1996, la jeune maman s'inscrit aux cours, à quelques kilomètres de là, à Morez, qui est un peu la capitale de l'émaillage industriel. Le cursus intégrant théorie et pratique, elle entre comme stagiaire chez Jaeger-LeCoultre, qui, très vite, l'engage pour travailler sur ses Reverso Mucha. Suivit Roger Dubuis, en 2000, où elle commence à former des gens, puis Delaneau, où elle réalise des pièces uniques à la demande, continuant en parallèle à former des artisans, pour le compte de Stern Créations cette fois. Avant de se mettre à son compte en 2007.
Seul Stern Créations parviendra à l'arracher à cette nouvelle indépendance. Ayant un département émail jusqu'aux années 60, l'entreprise avait peu à peu perdu ce savoir-faire à force d'une baisse constante de la demande. Ce qui n'était plus le cas en 2005, d'où la volonté de reconstituer ce pôle… avec l'aide d'une experte en la matière! Au grand bonheur de Van Cleef & Arpels qui a beaucoup contribué au succès de L'Atelier (finalement fondé début 2009) par ses innombrables commandes de cadrans émaillés, notamment pour ses “complications poétiques”, bientôt rejoints par celles de Cartier, Montblanc et Patek. Pour ne citer qu'elles...
Difficile pour un novice d'imaginer l'immense complexité que suppose l'usage de l'émail dans la décoration des montres. Un art que maîtrise à la perfection Dominique Baron, directrice de L'Atelier émail chez Stern Créations, célèbre fabricant de cadrans. A la tête d'une équipe de neuf personnes (bientôt treize) avec laquelle elle travaille main dans la main, favorisant au maximum l'échange des savoirs et la recherche de nouveaux procédés, elle répond aux demandes de plusieurs maisons horlogères de prestige. En particulier Van Cleef & Arpels qui lui a récemment confié l'ornementation de ses éditions limitées “Lady Arpels - Cadrans Extraordinaires” sur le thème des Papillons et des Colibris, ainsi que de sa dernière complication poétique, Le Pont des Amoureux. Des montres exceptionnelles, toutes présentées en janvier, lors du SIHH à Genève.Mais alors l'émail, c'est quoi? Une sorte de verre, opaque ou translucide, constitué sur une base de silice auquel s'ajoutent des fondants, comme l'oxyde de sodium, de potassium et de plomb, et des stabilisants comme la chaux et la magnésie. La couleur étant donnée par d'autres oxydes ou sels métalliques. Le cuivre donne des verts et des rouges, le manganèse des bleus et des violets, l'argent des jaunes, l'oxyde d'étain du blanc, alors qu'on obtient du noir par un mélange d'oxyde de cuivre, de cobalt et de manganèse, etc. Mais avant le passage au feu, impossible de savoir quelle sera la véritable teinte. Par exemple, le rouge transparent est blanc au départ. Sans compter que les couleurs réagissent différemment suivant le support, qui est souvent en cuivre ou en or. D'ailleurs, à cause d'un changement des normes de sécurité (mal utilisé, surtout ingéré ou inhalé, l'émail provoque le saturnisme...), les couleurs que l'on peut obtenir aujourd'hui ne sont plus tout à fait les mêmes qu'hier. Elles sont aussi moins nombreuses. Du fait, notamment, de l'interdiction de l'arsenic dans la composition et de la réduction de la quantité de plomb.
Heureusement, Stern Créations a pu récupérer d'importantes réserves d'émail pour son Atelier. Ici, la matière arrive sous forme de poudre obtenue à partir de grosses galettes réduites en grenaille. Mais même comme cela, il n'est pas assez fin pour être travaillé. Aussi passe-t-il par petites quantités dans un mortier en agate (plus dure que l'émail) où il est broyé à la main avec un peu d'eau distillée pour éviter les impuretés telles que le calcaire. L'émail est alors rincé plusieurs fois pour éliminer les particules trop petites qui brûleraient lors de la cuisson, puis stocké dans de petites bouteilles.
De la pipette au pinceau
Pour accueillir un décor en émail, le cadran doit être adéquat. En général, on utilise de l'or gris qui garantit une planéité quasi totale, a contrario de l'or jaune qui se déforme beaucoup plus sous l'influence de la chaleur. Et ce n'est qu'après l'avoir décapé à l'acide pour enlever graisse, poussière et autres parasites, qu'on peut commencer à le recouvrir d'émail grâce à des pinceaux très fins. Pour chaque couche appliquée au recto, une autre doit être passée sur le verso. Ce contre-émaillage permet de palier la déformation du support duquel l'émail pourrait se détacher. En outre, chaque couche a droit à l'épreuve du feu. On enfourne à 780-800 degrés, en fonction des couleurs et de la taille de la pièce. Là, l'émail entre en fusion, se liquéfie, se vitrifie et se fixe au support. Un instant particulièrement critique où la matière peut se fissurer, se creuser sous l'effet d'une bulle, changer de couleur ou les couleurs se mélanger, forçant souvent l'artisan à tout recommencer. Quant aux motifs, ils ne sont formés qu'une fois la première couche cuite et parfaitement aplanie par lapidage.
Il existe ensuite plusieurs techniques pour créer ces motifs. La plus ancienne étant le champlevé où la couleur vient remplir des cavités creusées dans le métal. Tandis que dans le cloisonné, elle est délimitée par de fines bandelettes de métal fixées au support. Il y a aussi l'émail de basse-taille qui consiste à recouvrir d'émaux translucides ou opalescents des motifs gravés dans le métal, pour les laisser apparents. Tel est le cas de la série des Colibris chez Van Cleef & Arpels. A l'inverse, l'émail peint est, comme son nom l'indique, constitué d'une base d'émail blanc ou de couleur, que l'on décore d'une peinture miniature composée d'oxydes métalliques mélangés à de l'huile et broyés encore plus finement.
Grisaille et plique à jour
Pour répondre à la demande de Van Cleef & Arpels et de sa montre Le Pont des Amoureux, Dominique Baron a cependant dû trouver de nouvelles solutions. Notamment en allant chercher une technique oubliée datant du XVIe siècle, proche de l'émail peint, appelée la grisaille. Ici, les oxydes métalliques sont remplacés par un émail d'une consistance pâteuse, appelé le blanc Limoges, qui se travaille par couches successives, d'abord très liquides puis de plus en plus soutenues, sur un fond émaillé noir ou très foncé. On applique le blanc au pinceau fin, avant de l'étirer à la pointe d'une aiguille… quasi grain par grain. Là encore, entre chaque couche, une cuisson intervient afin d'obtenir différents niveaux de gris. Dans le cas du Pont des Amoureux, une dizaine est nécessaire par pièce. L'avantage? La profondeur ainsi insufflée au dessin et ce clair de lune, criant de vérité…
Quant à la série des Papillons, elle rassemble à elle seule plusieurs techniques, dont celle du plique à jour qui s'apparente au vitrail. Très utilisé par Lalique dans le travail du verre et même déjà pour la réalisation de bijoux émaillés, pour mieux représenter les ailes de libellule par exemple, ce procédé n'avait quasi jamais été exploité dans le cadre de l'horlogerie. Jusqu'à ce que Van Cleef & Arpels demande à Dominique Baron de trouver une manière de rendre les ailes des papillons totalement transparentes. Car ici, pas de support, si ce n'est les cloisons de métal formant le dessin. Comment fait-elle pour que l'émail tienne? Mystère! Les alchimistes aiment garder leurs secrets... Tout ce que je peux vous dire, c'est que l'artiste est allée chercher le savoir-faire à Limoges. Et quel résultat! C'est une pure merveille que de voir miroiter la nacre, les diamants ou encore le lapis-lazuli derrière ce papillon aux ailes déployées venu délicatement se poser sur le cadran.
Reste le sertissage, qui ne peut intervenir qu'après le travail de l'émail complètement terminé. Car, même les très résistants diamants blancs deviendraient laiteux au passage au four. Sans compter que le sertissage en soi peut faire fissurer l'émail. Coup de foudre dans le Haut-Jura
L'émail, Dominique Baron en est tombée amoureuse en 1995. Le Greta du Haut-Jura en France, cet organisme de formation pour adultes où elle exerçait alors comme professeur de peinture et de dessin, mettait en place une formation d'émailleur d'art. Du coup, changement de programme. En 1996, la jeune maman s'inscrit aux cours, à quelques kilomètres de là, à Morez, qui est un peu la capitale de l'émaillage industriel. Le cursus intégrant théorie et pratique, elle entre comme stagiaire chez Jaeger-LeCoultre, qui, très vite, l'engage pour travailler sur ses Reverso Mucha. Suivit Roger Dubuis, en 2000, où elle commence à former des gens, puis Delaneau, où elle réalise des pièces uniques à la demande, continuant en parallèle à former des artisans, pour le compte de Stern Créations cette fois. Avant de se mettre à son compte en 2007.
Seul Stern Créations parviendra à l'arracher à cette nouvelle indépendance. Ayant un département émail jusqu'aux années 60, l'entreprise avait peu à peu perdu ce savoir-faire à force d'une baisse constante de la demande. Ce qui n'était plus le cas en 2005, d'où la volonté de reconstituer ce pôle… avec l'aide d'une experte en la matière! Au grand bonheur de Van Cleef & Arpels qui a beaucoup contribué au succès de L'Atelier (finalement fondé début 2009) par ses innombrables commandes de cadrans émaillés, notamment pour ses “complications poétiques”, bientôt rejoints par celles de Cartier, Montblanc et Patek. Pour ne citer qu'elles...

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