Le Matin - 11 janvier 2012
Renaud Malik
Des opérateurs, des régleurs et des usineurs: voici quelques-uns des profils que devrait rechercher Swatch pour sa future usine de Boncourt (JU). A première vue, l'installation en 2013 du géant horloger dans la commune frontalière est une bénédiction. Tout comme l'arrivée prochaine de TAG Heuer dans le village de Chenevez, à quelques kilomètres de là. Pourtant, les campagnes de recrutement n'ont même pas encore débuté que déjà, les esprits s'échauffent de part et d'autre de la frontière. La raison? L'afflux important de frontaliers que généreront ces installations.

Frontaliers bienvenus
Pour l'heure, aucun des deux groupes horlogers n'en a fait mystère: les travailleurs venus du pays de Montbéliard seront les bienvenus. Ils devraient en tout cas représenter la moitié des 150 employés de l'usine de Chevenez, admet le CEO de TAG Heuer, Jean-Christophe Babin, contacté par «Le Matin»: «Il n'y a pas à s'en cacher, la Suisse horlogère souffre du manque de main-d'œuvre. Ceci est dû autant à la faible densité de population dans l'arc jurassien qu'à la faible mobilité des travailleurs suisses. A l'inverse, de l'autre côté de la frontière, il y a un taux de chômage élevé, une main-d'œuvre très qualifiée et des salaires souvent bas.» De ce point de vue, l'intérêt d'une implantation près de Montbéliard est évident, conclut le CEO.
Pourtant, beaucoup redoutent les effets d'un afflux de frontaliers. Côté suisse, le secrétaire régional d'Unia Transjurane, Pierluigi Fedele, s'inquiète de ce que l'on «recourt massivement à la main-d'œuvre frontalière pour faire baisser drastiquement les coûts du travail». Et plaide pour que la priorité soit donnée à la main-d'œuvre locale.

L'inquiétude est plus vive encore chez les industriels français, qui redoutent de voir leurs ouvriers qualifiés aspirés par les usines suisses. «En France, il est difficile de trouver du personnel qualifié, et l'arrivée de grands groupes horlogers dans le Jura suisse risque de créer de fortes tensions», s'alarme Bruno Lafon, délégué général de l'Union des industries et métiers de la métallurgie (UIMM) dans le Doubs. La solution, pour lui, réside dans la signature de «chartes de bonne conduite» visant à assurer le «développement harmonieux du territoire». Swatch a joué le jeu et s'apprête à conclure une entente avec la région Franche-Comté et l'UIMM. TAG Heuer, en revanche, n'entrera pas en matière: «On est en train de se poser un problème que l'on ne s'est jamais posé dans les autres régions transfrontalières, s'insurge Jean-Christophe Babin. Les industriels d'Annecy ou de Pontarlier n'ont apparemment jamais eu à souffrir de la proximité de la Suisse. De plus, nous sommes dans un marché de libre emploi, et ce n'est pas le rôle d'une entreprise horlogère comme la nôtre d'entrer dans des considérations géoéconomiques entre les régions. Va-t-on reprocher à deux sociétés de vouloir créer 350 emplois bien rémunérés dans une région frappée par le chômage?»
