HEURE SUISSE - No 111, mai-juin 2011
Lorétan Khipas / TàG Press +41
L'avantage avec Carlo Lamprecht, infatigable personnage public doté d'un sens de l'écoute et d'atouts persuasifs, c'est qu'il dispose du réseau local et international que ses anciennes fonctions politiques lui ont légué. Avant d'entrer en horlogerie, il était homme d'Etat, conseiller d'Etat, président du Département de l'économie, de l'emploi et des affaires extérieures. A ce titre, il avait déjà eu l'occasion de se frotter au tissu horloger. «L'horlogerie est dans l'intérêt de l'Etat, pas seulement pour la fiscalité. Entrer dans les entreprises, rencontrer les grands patrons, les indépendants, les horlogers talentueux qui cherchent leur chemin et font des pièces extraordinaires, c'était déjà mon rôle au niveau de la promotion économique», rappelle-t-il. A y regarder de plus près, il fut même, dans le cadre de la promotion économique et grâce à des conditions cadres particulièrement favorables, l'un des acteurs facilitateurs de l'implantation dans son canton de sociétés et de groupes. Comme en témoignent les communes de Plan-les-Ouates ou de Meyrin.

A peine nommé qu'il prend son bâton de pèlerin, se met à parcourir tant les couloirs d'un SIHH occupé à gérer le flux de ses visiteurs internationaux que les recoins reculés d'une région horlogère qui l'entraîne bien loin de la réalité genevo-genevoise. Première phase d'un vaste défi taillé à sa mesure, l'écoute active. Peu à peu, il les rencontre tous. Ceux qui, après avoir participé au Grand Prix, s'en retirèrent, exprimant d'indicibles griefs ou vexations par une absence aux allures de boycott. Faut-il le préciser, au contraire d'autres manifestations génératrices d'honneurs à distribuer à la branche, comme le prix Montre de l'année du magazine Montres Passion, ne participent au Grand Prix d'horlogerie de Genève que les marques qui envoient leur dossier de candidature. Une précision utile à signaler à un grand public – la manifestation draine aussi le tout-Genève – qui pourrait ne pas comprendre les subtilités qui font que, dans le merveilleux écrin du Grand Théâtre, d'immenses enseignes genevoises, voire suisses, brillent par leur absence: Rolex, le Swatch Group ou Patek Philippe...
A la question de savoir s'il a juste changé de panier de crabes, après avoir survécu à une carrière politique, il précise: «Il est clair qu'il y a une grande rivalité entre les marques. Toutefois, un point commun les relie. L'image importante véhiculée par l'horlogerie, symbole international d'une Suisse déterminée à faire valoir son excellence.» Et d'insister sur l'aspect fédérateur de sa mission: «Je veux parler avec les marques qui y participaient et qui ont ensuite renoncé. Comprendre le pourquoi. Les ramener au Grand Prix. Renforcer son côté officiel, en impliquant l'Etat et la Ville de Genève dans le Conseil de fondation. Edipresse, comme propriétaire actuel du Grand Prix, en fera toujours partie, mais ne sera plus majoritaire. Des discussions sont encore en cours avec d'autres partenaires potentiels.»
Ecouter c'est bien, agir c'est mieux. Ainsi peut-il déjà annoncer les participations dans la nouvelle fondation de quelques institutions relevantes: la Fondation de la haute horlogerie, Timelab, une autre fondation issue de la fusion entre la section genevoise du COSC, le Contrôle officiel suisse des chronomètres, et du Poinçon de Genève, dont la réforme est vivement attendue, l'Institut l'Homme et le Temps qui gère le MIH, le Musée international d'horlogerie de La Chaux-de-Fonds… Sans parler «d'autres négociations» actuellement en cours.
Quant à l'aspect concours et critères de participation, là aussi l'audit bat son plein. Première étape, la réunion fort instructive organisée dans le cadre du SIHH avec les anciens membres du jury, afin de passer en revue le règlement, par catégories, d'envisager les possibles innovations. «Nous ferons tout pour le rendre plus attractif, plus cohérent, que chaque juré soit obligé de voir physiquement les montres, de les toucher. Et renforcer la confidentialité, que chacun puisse s'exprimer sans savoir ce que les autres votent et qui a gagné, grâce à la présence d'un huissier judiciaire qui relèvera les voix.» On le comprend entre les lignes, la partialité et l'entière neutralité du Grand Prix n'auraient pas toujours été, du point de vue de certains, aussi indiscutables. Aussi s'entourera-t-il d'un «Conseil consultatif de la profession», afin de solliciter les avis professionnels face aux attentes.

En 2010, le Grand Théâtre illuminé, lors de la remise du Grand Prix d'horlogerie de Genève. 300 personnes n'avaient pas pu entrer. DR
Au sortir de son dixième anniversaire, le Grand Prix d'horlogerie de Genève, l'émanation événementielle de la Tribune des Arts, le supplément horloger de la Tribune de Genève, après avoir été géré par ses deux cofondateurs Gabriel Tortella et Jean-Claude Pittard, qui passèrent le témoin au groupe Edipresse, se départit enfin de toute connivence avec un quelconque marché publicitaire. La personnalité de Carlo Lamprecht risque fort de lui ouvrir, de surcroît, la voie d'une expansion à l'étranger. Ce qui serait finalement l'argument majeur à opposer à toute réticence de participation. Cette perspective l'enthousiasme: «J'en parle lors de mes voyages, il suscite un intérêt extraordinaire, des gens réclament que l'expo se déplace jusque chez eux. Idéalement, il me faudrait pouvoir disposer des montres durant six mois!»

