Directeur de l'Ecole d'art de Lausanne, Pierre Keller s'exprime sur les spécificités du design horloger, les réticences des patrons de marques à oser, et le succès d'un Master luxe auquel participent Audemars Piguet, Hublot et Reuge.
WORLDTEMPUS – 16 juillet 2010
Propos recueillis par Louis Nardin
Pierre Keller doit prendre sa retraite mais son successeur n'est pas encore connu, «ils cherchent un mouton à cinq pattes», lâche-t-il pour résumer à sa façon le cahier des charges du poste. Donc toujours présent à la tête de la Haute école d'art et de design – ECAL -, il est l'artisan de son actuel rayonnement international qui la place parmi les dix meilleurs établissements au monde. Tonique et chaleureux, il clame de sa voix haute perchée et claironnante son respect pour les horlogers suisses tout en rêvant de révolutionner la montre.

Il y a deux ans, le directeur mettait sur pied un Master en design et industrie du luxe dirigé aujourd'hui par Augustin Scott de Martinville. Audemars Piguet, Hublot et Reuge représentent l'univers horloger parmi les grands noms associés à ce diplôme tels Nestlé, Nespresso ou Louis Vuitton et dont chacun participe à hauteur de 100'000 francs par an. Au début du mois, la deuxième volée dont les 11 étudiants sont issus de Thaïlande, du Canada ou des Emirats arabes unis, recevait ses diplômes. Pierre Keller revient sur cette année dont les projets confirment le bien-fondé de cette formation, et livre sa vision de l'horlogerie, et des horlogers.

Louis Nardin: La seconde volée du Master en design et industrie du luxe – MAS luxe - vient de terminer son cursus et aucune montre n'a encore vu le jour alors que trois entreprises horlogères soutiennent cette formation, pourquoi?
Pierre Keller: Très bonne question! En fait, la création d'une montre est processus lent et complexe. Ce MAS luxe a pour mission de permettre à des étudiants de se créer un book en réalisant un maximum de projets en une année. Par conséquent, le temps manque. En second lieu, il leur permet de se créer un carnet d'adresses dans ce milieu. Face à cela, les horlogers donnent également le sentiment de vouloir garder la main sur la création d'une montre. Néanmoins, la création d'accessoires a beaucoup de sens puisque les marques développent de plus en plus ce secteur des goodies. Ces à-côtés sont devenus tout à fait nécessaires.
Le design horloger est-il donc si particulier?
C'est un métier en soi! L'évolution en horlogerie semble se construire sur la déclinaison de modèles actuels. On changera de matériaux, de couleurs de cadrans, de forme de boîte mais globalement, l'objet reste le même. Dans ces conditions, il faut beaucoup d'expérience et d'intelligence pour faire évoluer ces formes. J'aimerais pour ma part amener une révolution dans l'horlogerie comme Nicolas Hayek a réussi à le faire avec la Swatch.
Les marques manqueraient donc d'audace?
On dirait qu'elles ont peur du design. Mais que pouvons-nous faire? La recette fonctionne. Peut-être qu'elles sous-estiment la curiosité des clients dont certains sont très ouverts et se laisseraient séduire par une montre totalement nouvelle.

Vous dites que les marques horlogères sont les meilleures ambassadrices de la Suisse…
C'est vrai! Les horlogers ont beaucoup de talent car ils savent à la fois concevoir et produire des objets superbes alliant une technique à la fois de pointe et des gestes ancestraux, et connaissent les lois de la publicité et du marketing pour faire en sorte que leurs montres soient visibles partout sur terre. Je les respecte donc beaucoup pour ce rôle d'ambassadeurs. Ils ont aussi su surmonter plusieurs crises tout en continuant d'investir dans des campagnes et d'innover.
Pourquoi ne pas créer un pôle de design horloger au sein de l'Ecal?
C'est une idée que j'avais proposée il y a 6 ans lorsque l'école d'art de La Chaux-de-Fonds avait décidé de fermer cette filière. J'espère que le prochain directeur réalisera ce projet car il y une demande.

Êtes-vous satisfait de ce MAS Luxe?
Absolument. Il offre à l'école une visibilité exceptionnelle dans le milieu de la création et les gens lui portent un intérêt délirant. De plus, il comble un vide puisque les formations en design dans le luxe sont rarissimes dans le monde.
Vous souvenez-vous de votre première montre?
J'avais environ 15 ans quand j'ai reçu une Tissot. Malheureusement, je l'ai perdue. Par contre j'adore les montres et j'en possède plusieurs comme une Blancpain, une Tissot T-Touch, une ancienne Bulova ou une vieille Jaeger-LeCoultre héritée de mon père. J'ai également été un collectionneur de Swatch – ndlr: on lui doit la mise en relation du peintre Keith Haring avec Nicolas Hayek dont il sortira une série de modèles signés de l'artiste. D'ailleurs, j'en achète toujours, ça me fait rire.
Aujourd'hui, quels modèles retiennent votre attention?
J'aime les montres fines et simples comme Patek Philippe sait en faire. Les Reverso de Jaeger-LeCoultre me plaisent aussi pour leurs lignes droites. Quant aux fonctions, le second fuseau horaire s'impose de lui-même pour quelqu'un qui voyage beaucoup comme moi.

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