Chine Fascinée et fascinante

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Voici huit siècles que l'horlogerie tente de conquérir l'Empire du Milieu. La fascination occidentale pour ce marché n'est pas nouvelle, et les Chinois la rendent bien à l'horlogerie suisse. Ou comment un minuscule pays parvient à conquérir un empire.

L.A Magazine Les Ambassadeurs - Numéro 07Michel Jeannot



L'histoire de la conquête de l'Empire du Milieu par l'horlogerie est sans doute vieille de plus de huit siècles. C'est dire que la Suisse n'existait pas et que les artisans du lieu ne s'étaient pas encore emparés de ce savoir-faire particulier pour le transcender et exceller avec le succès que l'on sait. Ainsi, c'est à un horloger lyonnais que l'on doit la création de la première scène animée connue réalisée pour une personnalité chinoise, selon le récit de voyage du frère franciscain Wilhelm Rubroek au milieu du XIII e siècle.

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Mesure du temps et prosélytisme ont d'ailleurs souvent fait bon ménage, et il n'en fut pas autrement en Chine où l'horlogerie apporta un appui efficace à la diffusion du christianisme dans l'empire. C'est ce que relate dans son ouvrage « Peking », trois siècles après les faits, Mgr Favier, missionnaire français établi à Pékin dès 1862. Il y parle notamment du rôle du Père jésuite Matteo Ricci qui fit en 1599 le voyage de Nankin à Pékin et évoque « de beaux et riches objets destinés à l'empereur : des pendules, des montres, une grande horloge, un clavicorde et autres curiosités. » Les présents, dit-on, furent agréés par l'empereur qui en fut ravi. « On n'avait jamais vu choses pareilles en Chine, conte Mgr Favier. Les Pères durent venir dans la seconde enceinte du palais pour mettre en marche les pendules et indiquer aux eunuques la manière de les remonter ; quant à la grande horloge, le ministère des travaux publics reçut l'ordre de construire, dans un des jardins du palais, une tour en bois très haute et très élégante pour la placer. » Et lorsque, plus tard, il fut question de renvoyer les étrangers, le Père jésuite et ses compagnons durent leur salut aux eunuques qui craignaient de ne plus pouvoir faire marcher les horloges après leur départ. Du bon usage de l'horlogerie pour propager ses convictions religieuses…

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La Chine via Londres

Romains, Indiens, Arabes, tous se sont intéressés depuis la nuit des temps à échanger avec la Chine. Mais l'intensification d'un commerce véritablement organisé et conséquent entre l'Occident et la Chine est le fait des Portugais qui, de Macao qu'ils bâtirent dès le milieu du XVI e siècle – Canton leur étant interdite – développèrent des relations commerciales avec l'Empire du Milieu. Ils seront rejoints par les Hollandais, les Anglais, puis par toutes les nations à potentiel maritime. Canton fut ensuite choisie par le gouvernement de l'empire pour servir dès 1685 de plateforme commerciale : la ville est séparée du reste du pays par un massif montagneux et était de surcroît la cité la plus éloignée du centre de décision politique. Deux atouts majeurs. Pour leurs activités, les commerçants occidentaux étaient cantonnés à un petit territoire aux abords de la ville, dans les fameuses facto reries, sans femmes ni enfants. Ils se voyaient désigner leurs correspondants chinois, les influents et fortunés hannistes, ne pouvaient prolonger leur séjour au-delà des six mois autorisés par an et n'avaient guère de chance de pénétrer véritablement en Chine.

C'est donc strictement encadré que le commerce se développa à Canton au cours du XVIII e siècle. Les pièces d'horlogerie étaient des biens précieux, objets de commerce ou présents pour l'empereur et pour les dignitaires chinois. La toute puissante Compagnie anglaise des Indes orientales domine le marché et les horlogers anglais – au sommet de cet art – jouent un rôle en vue. James Cox d'abord, puis William Anthony et les Ilbery notamment. Ces derniers, rappelle Arnaud Tellier, conservateur du Patek Philippe Museum qui vient de consacrer une exposition aux « paires de montres chinoises », « après avoir produit en Angleterre, s'approvisionnent à Genève et dans le Jura neuchâtelois. » C'est le temps des Jaquet Droz, Leschot, Capt, Meylan et des frères Rochat, issus de diverses régions mais installés à Genève. D'autres horlogers suisses commerceront avec la Chine depuis Londres où ils s'installent, à l'instar de Recordon & Dupont, actifs à la fin du XVIII e siècle.

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Bovet, le nom qui s'impose

Mais celui qui va marquer davantage les esprits a pour nom Edouard Bovet. Personnage fantasque, tel que décrit par Alfred Chapuis dans son monumental ouvrage « La montre chinoise », originaire de Fleurier, Edouard Bovet est installé depuis 1815 avec deux de ses frères (Frédéric et Alphonse) comme horlogers à Londres lorsqu'il embarque sur l'Orwell en 1818 pour Canton. C'est la société Magniac qui l'envoie, désireuse de disposer d'un horloger en Chine. A peine débarqué, ses impressions sont mitigées : « Je suis parti de Whampoa à 9 heures du matin et suis arrivé à Canton à 1 heure de l'après-midi. On ne peut pas se faire une idée de la quantité de bateaux qu'on trouve dessur cette rivière ; tout ce peuple vit dessur l'eau car il n'y a pas assez de place dessur terre ; la rivière est plus large que la Tamise par place. Canton est une vilaine ville ; j'ai visité presque tous les endroits où nous pouvons aller. Les rues sont comme des sentiers on ne peut pas marcher plus de deux personnes de front. La plus grande rue de Canton, et à ce qu'on dit la plus grande de la Chine, n'a pas plus de 20 pieds de largeur, China Street (…). » Cela n'empêchera pas Edouard Bovet de rester en Chine pour y exercer son métier d'horloger. En 1822, il décide de voler de ses propres ailes et fonde avec ses deux frères installés à Londres, ainsi qu'avec Gustave, un troisième frère horloger à Fleurier, une société en nom collectif ayant pour but le commerce d'horlogerie avec la Chine. C'est à eux que l'on doit la véritable organisation du commerce suisse de l'horlogerie en Chine sur lequel ils exercent, par la présence d'Edouard sur place, un véritable monopole. Edouard Bovet reviendra triomphant à Fleurier en 1830, fortune faite et ayant écrit un chapitre unique dans l'histoire de l'horlogerie suisse en Chine. Au point qu'un temps « Bovet » y était synonyme de « montre ».

Ce fut le début d'une exceptionnelle aventure pour l'horlogerie suisse en Chine, laquelle se poursuivra pendant plus d'un siècle. Etablies de longue date, certaines marques parviendront même à se maintenir dans l'Empire du Milieu après l'instauration en 1949 par Mao Zedong de la République populaire de Chine.

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« Enrichissez-vous ! », et le monde changea

On l'aura compris, tant par son histoire que par le respect qu'elle voue aux métiers d'art et à l'artisanat, la Chine est presque naturellement un pays de culture horlogère. Mieux, ses citoyens les plus fortunés sont aujourd'hui susceptibles d'acquérir les plus beaux garde-temps qui soient ; et ils ne s'en privent pas. C'est pourquoi les marques horlogères regardent depuis une quinzaine d'années avec une attention particulièrement soutenue ce marché en devenir ; marché absorbant des investissements colossaux pour des retombées pas nécessairement immédiates, donc favorable aux plus puissants. Ce qui apparaît aujourd'hui comme une règle élémentaire pour quiconque veut faire croître son business – soit investir en Chine – n'était pas si évident il y a seulement vingt ans. Après un demi-siècle d'économie planifiée et de collectivisme roi, il n'a pas suffi que Deng Xiaoping lance à ses concitoyens son fameux « Enrichissez-vous ! » pour que le pays se retourne et bascule d'un seul coup dans cette « économie socialiste de marché » dont la Chine a pour l'heure seule la recette. Le temps a fait son oeuvre, les mentalités ont évolué, une classe moyenne a émergé – sans parler des grosses fortunes bâties en quelques années – tandis que le pouvoir accompagnait et cadrait de près ces changements, réintégrant conjointement dans son giron Macao ainsi que cette plaque tournante et porte d'entrée vers la Chine continentale qu'est Hong Kong. Avec pour conséquence que ce gigantesque pays – un territoire dix-huit fois plus vaste que la France – est devenu aujourd'hui l'objet de toutes les attentions, horlogères ou non, plaçant les autorités chinoises dans une situation de convoités permanents.

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Dans leur conquête de l'Empire du Milieu, les marques horlogères ne sont pas toutes égales. Certaines sont parties avec quelques longueurs historiques d'avance, d'autres ont fait preuve d'une audace ou d'une vision particulière tandis que les dernières ont tardé à se réveiller et tentent aujourd'hui de colmater la brèche. Mais aucune, excepté les marques confidentielles, ne peut aujourd'hui se permettre d'ignorer le moins virtuel des marchés porteurs. A témoin, la Chine (hors Hong Kong), qui a fait récemment son entrée dans le top 10 des débouchés pour l'horlogerie, se trouve pour la première fois au 4 ème rang de la statistique des exportations horlogères suisses au premier semestre 2010, avec une progression de 90 % par rapport à la même période de l'année précédente !

Sur place, parmi les marques les plus prestigieuses, certaines manufactures ont su particulièrement bien tirer leur épingle du jeu, à l'instar de Patek Philippe, de Vacheron Constantin ou de Blancpain. A un niveau de prix plus accessible, les acteurs les plus en vue sont Omega et Longines. Et puis il y a évidemment les acteurs globaux de l'univers du luxe, de Cartier à Louis Vuitton en passant par Montblanc ou Hermès, qui investissent massivement pour leur présence en Chine et qui deviennent, là aussi, des acteurs incontournables.

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Suisse, miroir de la Chine

Les biens de consommation de luxe sont aujourd'hui encore soumis à des taxes pénalisantes en Chine continentale. Mais cela ne perturbe guère les marques de prestige qui ont pour objectif de faire croître leur notoriété en Chine et de bâtir leur image dans une perspective stratégique à long terme. Les retombées rejaillissent également ailleurs, à l'instar de la Suisse, destination appréciée des Chinois qui voyagent. Or quel plus beau souvenir pour eux que de s'offrir une montre en Suisse ? Au surplus, les acheteurs chinois ont acquis très rapidement une maturité dans leurs connaissances horlogères, doublée d'une grande finesse dans leurs goûts. Cela n'est sans doute pas étranger à la longue histoire qui unit l'horlogerie à la Chine. De fait, par leur importance sur le marché et leur maturité de consommateurs, les Chinois influencent aujourd'hui de façon déterminante le futur de l'horlogerie.

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