L'histoire d'une lutte de l'ombre

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Les maisons de vente aux enchères ne sont pas épargnées par les faux. Contre toute attente, elles rechignent souvent à collaborer avec les marques, s'appuyant sur leurs propres experts. En résultent des actions en justice qui vont parfois jusqu'au procès.
Montres par Bilan - 25 mars 2009
Fabrice EschmannContrefaçon_325560_0



L'histoire n'a jamais été relatée dans aucun média. Elle remonte à deux ans et s'est terminée devant un juge genevois, il y a quelques mois. Dans le catalogue de vente du 14 novembre 2006 de la maison Sotheby's, Cartier repère une pièce rare portant sa griffe et datée de 1932. Son authenticité lui paraît douteuse. Après plusieurs avertissements restés sans réponse, l'horloger joaillier finit par demander à la justice genevoise des mesures provisionnelles urgentes, empêchant la vente de la montre. De son côté, Sotheby's déclare avoir retiré l'objet spontanément, au premier avertissement. Cette affaire – un exemple parmi d'autres – met en lumière une lutte peu banale,qui se déroule loin des regards et des oreilles indiscrètes, où les transactions et les accords sont tous assortis d'une clause de confidentialité. Cette lutte de l'ombre a pour cible les contrefaçons de montres de luxe que leurs propriétaires, victimes ou faussaires de haut vol, tentent d'écouler via les maisons de vente aux enchères.

 

Querelles d'experts


Depuis vingt-sept ans au sein du groupe Richemont – auquel appartiennent notamment Cartier, Jaeger-LeCoultre, Panerai ou Montblanc – Marc Frisanco traque la contrefaçon sur tous les terrains. Et les maisons de vente aux enchères ne sont pas la moindre de ses préoccupations. Avec son équipe, il écume leurs catalogues et leurs sites Internet, à la recherche de pièces douteuses. «Depuis de nombreuses années, les affaires se succèdent à travers le monde, notamment aux Etats- Unis, en Asie et même en Europe. On a vu toutes sortes de trafics: par exemple sertir de diamants des modèles de montre Cartier dont l'original n'existe qu'en acier. Or dès qu'une pièce modifiée est commercialisée, on est dans le registre de la contrefaçon. Nous avons aussi confisqué des boucles de ceinture, frauduleusement serties et transformées en broches! » Prix des objets: entre 20 000 et 100 000 francs pièce.

Les marques du groupe interviennent à chaque fois, avertissant de leurs doutes les maisons de vente et les priant de retirer l'objet. Certains cas se règlent facilement, pour d'autres, le dialogue vire parfois au monologue: «Ces institutions ont leurs propres experts, poursuit Marc Frisanco. S'ils estiment une pièce valable, ils n'hésitent pas à la mettre en vente, et ce malgré nos avertissements. Il nous est arrivé de saisir des objets le jour même de l'enchère. Et cela se passe régulièrement, ce n'est pas un non événement pour nous.»

De la lutte contre les faux dépend la réputation d'une maison de vente, affirme Maria Kelly, General Manager et Business Director de Sotheby's Suisse. Aucune réglementation officielle n'oblige les maisons de vente à faire authentifier par les marques elles-mêmes les montres qui leur sont confiées. Il existe néanmoins des «garde-fous»: «Nous avons un expert à Genève qui travaille avec nos spécialistes dans le monde. S'il y a un doute, sur une pièce très rare, par exemple, nous faisons appel aux marques pour établir un certificat. Nos catalogues, notre site Internet et nos expositions sont autant de moyens qui contribuent à ce que privés et sociétés horlogères puissent nous faire part de leurs remarques. Et le système fonctionne: la montre Cartier retirée en 2006 – le seul cas du genre en dix ans – le prouve!»



De la nécessité du certificat

Mais la procédure ne s'arrête souvent pas là. Richemont s'oblige en effet à chaque fois à confisquer l'objet incriminé. «Si nous ne le faisons pas, il risque grandement de se retrouver dans une autre vente, avec le danger qu'il échappe à notre vigilance et que son acquéreur potentiel soit trompé.»

Là encore, la tâche est ardue et les procès fréquents. «Lors d'une plaidoirie, une maison de vente s'est défendue avec un certificat grossièrement falsifié: photocopié, comportant des fautes d'orthographe, avec un signataire qui ne pouvait engager la maison. Nous devons protéger nos marques et la confiance de nos clients», ajoute encore Marc Frisanco. Lassé, le groupeRichemont s'est engagé dans des négociations avec les maisons de vente à travers le monde. But: les forcer à faire expertiser les montres à leurs frais, afin d'endiguer le problème à la base. «Faire établir un certificat peut aller jusqu'à 3000 francs selon les marques, souligne Maria Kelly. Suivant le prix de la montre, cela n'est pas rentable. De plus, nous avons des délais très serrés pour nos catalogues, et Richemont n'a de toute façon pas le personnel nécessaire dédié à cette tâche. Nous sommes en discussion, mais n'avons pas encore trouvé d'accord.»

«Pour la seule maison Cartier, trois entités – en Angleterre, aux Etats-Unis et en Suisse – sont habilitées à émettre des certificats d'authenticité, argumente Marc Frisanco. Nous ne pouvons pas le faire dans les quarante-huit heures pour une montre vendue à Hongkong, mais les maisons de vente s'y prennent des mois à l'avance pour préparer leurs enchères. Il y a donc moyen de collaborer.»

 

 

L'autre écueil: les biens pillés mis à l'encan


La Chine a tenté d'empêcher par tous les moyens légaux et diplomatiques d'empêcher une vente chez Christie's.

La contrefaçon n'est pas le seul écueil à tourmenter les maisons de vente aux enchères. Les biens pillés le sont également. L'actualité de ces dernières semaines nous en a donné un exemple révélateur: Christie's qui était en charge de la vente de la collection d'objets d'art d'Yves Saint Laurent et de Pierre Bergé a été méchamment prise à partie par la Chine, fin février. Le différend concernait deux pièces en bronze, une tête de rat et une tête de lapin d'une quarantaine de centimètres, reliques de la dynastie Qing (1644-1911) qui décoraient le palais d'été impérial à Pékin, avant d'être volées lors de son pillage par les forces franco-anglaises en 1860.

Réclamant la restitution de ces pièces, Pékin a tenté par tous les moyens légaux et diplomatiques de faire empêcher leur vente. En vain. Christie's, et avec elle la justice française, s'est bornée à opposer une fin de non-recevoir, arguant que les accords de restitution existants n'étaient pas valables pour des objets de la période en question. Ces deux pièces ont finalement été adjugées pour 24,1 millions de francs chacune à un collectionneur chinois. Cai Mingchao, qui conseille une fondation privée spécialisée dans la récupération de biens pillés, s'est refusé à payer la transaction.

La Chine a désavoué l'opération, entendant poursuivre ses efforts pour obtenir le retour de ces pièces en accord avec les conventions internationales et les lois chinoises. Et promet aussi des mesures de rétorsion à l'encontre de Christie's.

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