Le Matin - 1er août 2010
Ivan Radja
Codex présentera ce samedi à Lucerne sa première collection pour les médias internationaux. Une marque lancée par la société Swiss Chronometric, de Bienne, dont l'essentiel du capital est en mains du groupe horloger chinois Ebohr. Un partenariat qui devrait ouvrir les portes de la Chine à ses montres mécaniques garanties Swiss made. La présence chinoise dans la Watch Valley échauffe les esprits.

Des capitaux chinois dans l'horlogerie suisse! Il est des associations qui déclenchent aussitôt des réactions passionnelles. Ainsi Le Quotidien jurassien s'émouvait-il le 24 juillet que le gouvernement jurassien n'ait pas été convié à la présentation mondiale de la première collection des montres Codex, samedi 7 août prochain à Lucerne. La marque, issue de l'entreprise Swiss Chronometric, de Bienne, y inaugurera du même coup sa première boutique. Swiss Chronometric est une nouvelle société, dont l'essentiel du capital (de 500 000 francs, il vient d'être augmenté à 2 millions) est en mains du chinois Ebohr.
Le patron, le Biennois René Kohli, directeur et membre du conseil d'administration, où il siège aux côtés de trois Chinois et d'une Chinoise, calme le jeu: «Cette affaire a été montée en épingle, car il n'a jamais été question d'inviter le gouvernement jurassien, pas plus que le gouvernement bernois. Il s'agit d'un lancement pour les gens de la profession, le public et les médias.»
Production conforme
Les soupçons selon lesquels le président du Conseil d'Etat jurassien Charles Juillard aurait été volontairement oublié en réponse à l'hébergement par le canton des deux ex-détenus ouïgours de Guantánamo sont balayés: «Il n'y a jamais eu aucune pression de la part d'un homme politique de Pékin ou d'ailleurs, insiste René Kohli. Nous ne voulons aucune ingérence, que ce soit d'un gouvernement ou d'une ONG, nous sommes là pour faire du commerce. J'ai pris contact avec Charles Juillard, qui ne voit aucun problème à ne pas être invité. Je ne sais pas d'où est venue cette rumeur.»
Sur le point sensible des capitaux chinois, il se montre serein: «Il nous fallait un partenaire pour pénétrer le marché de la Chine et de l'Asie-Pacifique. Ebohr est un géant de la branche, qui possède plus de mille points de vente. Sans une telle alliance, il serait impossible de se profiler. J'ajoute que trouver des investisseurs suisses au plus fort de la crise n'était pas facile, mais il y en a aussi. Ebohr, qui est présente dans l'entrée de gamme, s'étoffe ainsi avec du moyen et du haut de gamme.»
La production sera conforme aux normes du Swiss made: «Nos montres seront fabriquées dans la région à 70%, et même à quasi 100% pour nos séries spéciales, la Venus Prestige et la Venus Master, pour lesquelles nous avons repris et retravaillé 200 anciens mouvements Venus développés dans les années 1950 à Moutier. Les prix d'entrée de gamme sont de 2500 francs pour des montres mécaniques avec tourbillon, et près de 100 000 francs pour la série spéciale.» Objectif: 25 000 pièces par année.
Swiss Chronometric s'apprête à frapper fort avec la marque Codex. Samedi prochain, la collection hommes sera présentée aux médias internationaux devant une vingtaine de chaînes, «dont les plus grandes TV chinoises», se réjouit René Kohli, qui s'avoue même «un peu dépassé par l'ampleur des réponses positives à l'invitation». Les premières affiches format mondial, 1400 en tout, montrant l'ambassadeur de la marque Robert Ismajlovic, ex-Mister Suisse, seront posées dès le 2 août à Lucerne et à la mi-septembre dans toute la Suisse. Deux spots de pub seront diffusés en prime time durant quatre semaines sur les trois chaînes nationales dès le 11 octobre. Le 8 décembre aura lieu le prélancement de la campagne pour le marché russe au Beau-Rivage Palace de Lausanne, «en présence de 500 invités, dont le président Dmitri Medvedev», qui précédera l'inauguration de la première boutique à Moscou en janvier. «Deux autres boutiques s'ouvriront aussi à Shanghai et à Pékin.» Swiss Chronometric emploie quelque 80 personnes chez cinq sous-traitants de l'arc jurassien, douze au siège de Bienne, chiffre qui devrait être porté à trente en septembre. «L'objectif est d'ouvrir bientôt une manufacture à Bienne», projette René Kohli.
«Je m'étonne que les Chinois ne soient pas arrivés plus tôt»

Yvan Radja: Jean-Claude Biver, que vous inspire cette nouvelle marque Swiss made qui repose sur des capitaux chinois?
Jean-Claude Biver: Je trouve que c'est très bien, je m'étonne même que les Chinois ne soient pas arrivés plus tôt. Cela dit, ils ont fait plus fort il y a un an en rachetant l'usine de composants Soprod, qui est un outil de production.
Comprenez-vous les craintes que suscite cette présence chinoise dans la Watch Valley?
C'est toujours un sujet sensible, comme ça l'était il y a trente ans avec les Japonais. La récente levée de boucliers contre TAG Heuer, qui a élaboré son nouveau mouvement sur une base de Seiko, montre que cela reste très épidermique. Ces capitaux ne sont pas considérés comme d'autres capitaux, à tort. Il n'y a plus de frontières, nous sommes au XXIe siècle. Personne ne s'émeut que Cartier ou Vacheron Contantin appartiennent au groupe Richemont, propriété de la famille Rupert, qui est Sud-Africaine et est venue de l'industrie du tabac. Swatch Group ou Nestlé ont aussi une majorité d'actionnaires étrangers, cela ne les empêche pas d'être suisses. L'important est que les Chinois n'imposent pas leur façon de fonctionner, mais respectent le savoir-faire de la région.
Le groupe Ebohr, avec plus de 1000 points de vente en Chine, peut-il permettre à Swiss Chronometric de conquérir ce marché?
Vous pouvez avoir les capitaux, le Swiss made, le réseau de distribution, si vous n'avez pas une identité, si vous ne véhiculez pas de l'émotion, c'est très difficile. Mais cela s'acquiert avec le temps. Donnons-leur rendez-vous dans dix ans.
