Le tournant du siècle, pas celui que nous venons de vivre, mais le précédent, celui d'il y a cent ans, était marqué par un grand nombre d'événements importants pour la famille Cartier. A 23 ans, Louis Cartier, l'aîné des trois frères, devient l'associé de son père Alfred: Alfred Cartier & Fils. Ensemble, l'année d'après,, ils décident de se transférer du boulevard des Italiens, où avaient été reçus l'impératrice Eugénie - en exil, depuis, à Londres - et le premier client russe, le prince Saltikov, au fameux 13, rue de la Paix, à proximité des salons du couturier Charles-Frederick Worth.
La couture et la joaillerie se marient
A l'époque, le bijou est ressenti comme un accessoire à la couture et une inspiration réciproque s'impose, des relations commerciales se concrétisent et même des liens familiaux se tissent: Louis Cartier épouse Andrée Worth, sa sueur cadette Suzanne se marie 'a Jacques Worth. Petite, tricherie par superstition: en fait, l'aménagement -a eu lieu à côté du 13, précisément au 11, et le 13 ne fut acquis que plus tard. En attendant, la superstition n'a pas porté malheur... Aménagement au goût du jour: façade en marbre noir avec lettres dorées incisées, porte de forme borne avec des verres biseautés, devant, un portier en livrée et casquette, sourire discret aux lèvres, on imagine; à l'intérieur, boiserie cérusée claire sculptée, candélabres . en cristal avec de nombreuses ampoules électriques, le téléphone et - pour les livraisons rapides - stationnée parmi les calèches, une automobile noire à la fameuse écriture inclinée et liée: Cartier. Toutes ces innovations techniques récentes sont mises à la disposition d'une clientèle parisienne et internationale, prête à vivre les années douces de la Belle Epoque.

Boutique Cartier, 11-13 rue de la Paix à Paris
Remplacer l'argent qui oxyde
Innovation aussi dans les ateliers: Depuis 1888, on renouvelle régulièrement la collection des bracelets-montres joaillières. On continue à chercher l'alliage idéal pour le platine, afin qu'il puisse être employé en joaillerie pour les montures et les sertissures, l'argent étant trop mou et, hélas, oxydant vilainement. Il aura fallu presque cinquante ans pour trouver cet alliage qui va révolutionner l'art de Carier, techniquement et esthétiquement. Finies les montures ternes, les griffes lourdes et larges en argent, qui couvrent partiellement les facettes des pierres de sorte qu'elles les empêchent de briller pleinement, de refléter ce qu'elles ont de plus beau, leurs couleurs naturelles.

diadème"fleur de lys", platine et brillants, Cartier 1906
Déjà audacieux, du style Guirlande, les premiers ouvrages en platine (que jusqu'en 1912 on aura frappé du poinçon d'or conventionnel: la tête d'aigle), font leur entrée en scène avec les clients aussi avant-gardistes que leurs créateurs. Pour l'instant, le platine est encore une matière ordinaire, expérimentale, mais Cartier est convaincu - et pas à tort - de son avenir glorieux proche. Dès le début du XXe siècle, le platine deviendra «la règle d'or». Il est signé du poinçon de maître déposé en 1846 par le fondateur, Louis-François Cartier (1819-1904): un losange contenant, entre les lettres L et C, le dessin d'un coeur. Pourquoi un coeur? Sans doute pour symboliser que, lorsqu'on a choisi ce métier parmi les Arts décoratifs, on veut en donner son meilleur... avec le coeur. Et coeur rime avec art, ces trois lettres cachées dans ce nom, devenu magique: Cartier.
