Tribune des Arts - Numéro spécial A. Lange & Söhne - Juin 2010
A l'origine, des idées

Helmut Geyer ne fait vraiment pas ses 69 ans. Peut-être en partie parce que son travail chez A. Lange & Söhne a conservé la jeunesse du légendaire maître horloger. S'il a volontairement laissé son poste de concepteur en chef à un plus jeune, la manufacture n'a pas pour autant renoncé à son expérience de 45 ans dans la construction. Et de son côté Helmut Geyer, dont le fils travaille dans le même service, n'est pas disposé à s'arrêter. Il est aussi peu intéressé par une existence paisible de retraité que par la réduction du temps de travail hebdomadaire. Mais pourquoi? “D'un point de vue professionnel, je n'ai rien, mais absolument rien à déplorer. Et, depuis mon arrivée en 1991, chaque jour dans cette maison m'a procuré un plaisir incroyable.” Sur ce point, l'ingénieur accompli éprouve le même sentiment que la majorité de ses collègues de chez A. Lange & Söhne. Beaucoup peuvent se targuer d'une très grande ancienneté dans l'entreprise, et peu s'imaginent exercer leur métier auprès d'un autre employeur.
Helmut Geyer souligne que c'est “un moment très fort lorsque quelque chose de tout à fait nouveau me vient à l'esprit.” Et ce technicien à la fois discret et résolu ne manque pas de créativité et d'imagination constructive. Il a en effet à son actif six brevets, dont la fonction Zero Reset, le mécanisme de synchronisation du fuseau horaire de la Lange 1 et le dispositif d'arrêt du balancier du tourbillon. Et l'une de ses œuvres artistiques, la saisissante aquarelle de la Sax-0-Mat, attire de nombreux regards dans le musée de la société. A propos de peinture: “Je n'ai pas abandonné l'idée de relancer ce loisir. Mais pour le moment, je n'en ai tout simplement pas le temps." En dehors de Lange, il consacre en effet son temps à sa famille et à son jardin.
Un art qui sait se rendre utile: le design Lange

A Dresde, où cet homme grand et élancé vit et travaille, on l'appelle volontiers “le Suisse”. Et sa nationalité fait de Martin Schetter une véritable exception pour la majorité de ses collègues saxons. Tous les visages du temps qui ont été modelés par le designer en chef et son équipe sont des réussites. L'ensemble boîtier, cadran et aiguilles est quasiment la vitrine de la montre. Et elle tient souvent, dans les faits, à de minuscules détails. Pour un nouveau garde-temps, il peut d'ailleurs s'écouler deux ans entre les premières esquisses et l'approbation finale. Le postulat de départ est de donner toujours un aspect intemporel au design d'une montre de manière à ce qu'il puisse traverser les décennies. Si vous demandez à Martin Schetter quelles sont ses convictions en matière d'agencement, il vous répondra laconiquement, par onomatopées. Son mot d'ordre est aussi simple qu'efficace: le design doit être clair, saisissant, réduit, épuré, distinctif et classique. A cet égard, le Suisse recherche toujours le “typiquement Lange”, une notion réelle mais difficilement descriptible, puisqu'il n'est nullement question d'une trame qu'il suffirait d'appliquer aux objets. Et c'est de ces valeurs traditionnelles qu'il s'approche de très près si l'on regarde les collections actuelles.
Au service des clients

La qualité d'une montre se mesure également aux services proposés par son créateur après l'achat. C'est ainsi que l'on pourrait exprimer en quelques mots le credo de Stefan Baar, né en 1981. Un credo qui a déjà mené très loin le talentueux maître horloger, tout juste âgé de 29 ans. Chez A. Lange & Söhne, il dirige l'atelier de service après-vente. Quelque 10 horlogers s'affairent sur les montres achetées depuis 1994 qui requièrent à l'occasion des opérations d'entretien et de maintenance. A écouter Stefan Baar, chaque montre doit être confiée à un professionnel compétent pour une révision complète tous les trois à cinq ans. Malheureusement, tous les clients ne respectent pas ce principe et beaucoup laissent leur précieux instrument Lange au premier horloger venu. Le réveil est difficile lorsque les délicats ponts en argent allemand montrent de profondes rayures ou que la montre a été rendue inutilisable. “C'est alors beaucoup plus onéreux que si le patient s'était directement adressé à nous ou à l'un de nos concessionnaires.” Bien entendu, les différents partenaires agréés par la manufacture après une formation exigeante les y habilitant peuvent également s'en charger. Pour les complications, par contre, il n'y a pas d'autres choix: elles doivent absolument repasser par leur maison d'origine, Glashütte. A leur arrivée, à des fins d'authentification, elles sont toutes, sans exception, soumises à une séance photo avant de jeter un œil dans les archives. Toutes les informations recueillies sont ensuite automatiquement transmises par Stefan Baar et son équipe à leurs collègues du service Développement produit et du laboratoire de tests, afin que les montres puissent recevoir des améliorations. Après environ six à dix semaines, le propriétaire peut enfin récupérer sa montre. Minutieusement remise en état. Fidèle à sa tradition, A. Lange & Söhne ne fait pas les choses à moitié.
Toujours sur le pied de guerre

C'est la peur de stagner dans sa carrière qui a poussé Kerstin Richter à s'attaquer à une mission totalement nouvelle au sein de la société. L'horlogère est entrée chez A. Lange & Söhne le 1er septembre 1991, dont elle a gravi les échelons jusqu'au poste de responsable de l'unité Remontage. A l'époque, elle a l'impression de se trouver dans une impasse. Kerstin Richter ne se fait donc pas prier lorsqu'elle se voit confier un travail plutôt inhabituel dans la “Task Force”. Pour une entreprise saxonne, l'anglicisme peut paraître étrange, mais il décrit parfaitement la réalité: lorsque quelque chose brûle chez A. Lange & Söhne, Kerstin Richter et deux collègues sont toujours prêtes à intervenir. C'est justement ce côté imprévisible qui demande des compétences manuelles et une expérience des calibres exhaustives. Il peut par exemple s'agir de remettre en état une montre qui revient d'une exposition, ou de remplacer un malade dans un atelier de montage, ou encore de se rendre à un événement afin d'y présenter la haute horlogerie selon Lange. Mais c'est justement ce qui plaît tant à l'optimiste Saxonne, qui a un sens de la famille très aigu: “Aujourd'hui, je ne sais pas ce que je ferai demain. Et je pourrais tout à fait, en quelques minutes, être appelée sur un autre lieu de travail. C'est la meilleure garantie contre la routine, que je n'aime pas d'une manière générale.”
