Révolution #1 - Septembre 2008Louis Nardin
Introduire la luxure à l'intérieur d'une montre ?
Les horlogers s'en amusent depuis le 18ème siècle. L'Eglise a bien essayé d'éliminer la production de ces pièces charnelles en les détruisant et en punissant ceux qui les fabriquaient. Sans succès. Trois siècles après leur apparition, les “ conversation pieces ” comme les surnomment les Anglais, transportent toujours dans leur ventre les fantasmes coquins de leurs propriétaires.

Coup de projecteur sur cette horlogerie taquine.
Luxure, recherche déréglée des plaisirs sexuels. Incandescent comme une braise, ce petit mot a le don d'enflammer l'imaginaire. Péché capital pour l'Eglise chrétienne, elle a la valeur d'un aller simple pour l'enfer. Les horlogers, eux, ont trouvé dans l'évocation de la luxure un terrain d'amusement idéal pour débrider leur imagination.
Fellation, caresses intimes et variées, levrette voire sodomie, partie de jambes en l'air, l'une de ces scènes se cache peut-être dans la montre que votre voisin arbore nonchalamment à son poignet. Mais vous n'en saurez rien tant qu'il n'aura pas décidé de vous inclure dans la confidence. Si vous êtes un homme, préparez-vous à amorcer un round d'anecdotes enlevées et d'historiettes équivalentes. La vieille expression anglaise “ conversation pieces ” vient d'ailleurs de là ; ces montres existaient avant tout pour détendre l'atmosphère et faire glisser la discussion sur des terrains plus débridés. Si vous êtes une femme, le message explicite annonce la couleur. A vous de savoir quelle suite vous voudrez donner à la conversation. D'ailleurs, avant de suggérer un éventuel rapprochement, ces montres jouaient un rôle didactique avec la gente féminine. Lors de mariages impliquant des membres de la haute société - question de moyens -, le panier de la mariée contenait quelques exemplaires qu'on distribuait aux demoiselles d'honneur.

Inventées au 18ème siècle, les montres polissonnes répondaient à l'emballement des élites européennes pour l'art érotique. Avec des mécanismes se déclenchant à intervalles réguliers ou sur demande, les mouvements de montres de poche à répétition minutes permettaient d'animer ponctuellement des saynètes formées de figurines mobiles. Connectées aux rouages, elles bougeaient en rythme le temps que la réserve d'énergie s'épuise.
Les horlogers n'ont pas tardé à exploiter la liberté que ces mouvements leur apportaient.

Vade retro!
Si les montres polissonnes les plus simples présentaient des scènes souvent peintes à l'émail sur le cadran ou à l'intérieur des boîtiers, lesplus sophistiquées proposaient de véritables spectacles mécaniques. Mais, la morale pesant sur les consciences, pour dissimuler l'inavouable, les artisans ont recouru à des stratagèmes de double fond ou de cache amovible. Certains se sont d'ailleurs avérés très efficaces. "Un jour, une cliente nous a apporté une montre ancienne pour une estimation, se souvient Etienne Leménager, expert chez Antiquorum. Elle a été très surprise d'apprendre qu'elle contenait une scène érotique !".

Boîtes à fantasmes
Avec le temps, la montre érotique passe de la poche au poignet. Au début des années 1990, les marques Blancpain et Gérald Genta renouent les premières avec ce genre tombé en désuétude. Depuis, d'autres ont suivi et aujourd'hui la plupart des grandes manufactures en produisent, même si certaines ne l'avouent qu'à demi-mot. “Nous produisons par an deux à trois pièces d'un unique modèle, explique Susanne Hurni, responsable des relations publiques chez Ulysse Nardin. Mais nous ne communiquons pas sur le sujet. D'ailleurs, la montre en question ne figure pas dans le catalogue ni sur le site internet pour ne pas choquer certains clients”.

Les montres polissonnes étant généralement le fruit de commandes spéciales, elles impliquent une discrétion absolue. A Genève, Svend Andersen fabrique une dizaine de pièces par an. Parmi les amateurs, son sens particulier de l'humour et sa productivité ont fait de lui une adresse à retenir malgré son style graveleux. Un modèle mettant par exemple en scène deux gondoliers vénitiens et une femme montre que la qualité d'exécution des motifs et des personnages peut varier énormément d'une marque à l'autre. Ici, la grosseur des coups de pinceau et l'absence de nuances s'opposent aux pièces gravées ou émaillées. Malgré cela, Svend Andersen connaît un certain succès, surtout avec son modèle “ Bill Clinton ”. “ J'ai réalisé cette pièce en mettant en scène l'ancien président américain et sa stagiaire dans le bureau ovale, raconte l'artisan visiblement amusé. Très vite, le bouche à oreille a commencé à faire effet. Les commandes ont afflué et elle est devenue l'un de mes best-sellers ”. Malgré cet emballement, aucune photo n'est diffusée tant par l'artisan que par les clients, d'éventuels ennuis juridiques n'étant pas à exclure.

Réaliser des montres érotiques, c'est aussi accueillir les fantasmes les plus exotiques et répondre au souhait du client qui, parfois, se met lui-même en scène. “Nous avons reçu quelques demandes gratinées, se rappelle Gérald Roden, CEO de Gérald Genta et de Daniel Roth. Dans un registre plus acceptable, je me souviens d'un client asiatique qui a souhaité apparaître dans une scène. Sur le premier tableau d'un modèle Daniel Roth qui contient deux fonds, il observe de derrière un rideau un couple d'Européens faire l'amour. Sur le second, il a remplacé l'homme.”
S'inclure soi-même dans le tableau est une pratique contemporaine. “Nous vivons dans une société de l'exhibitionnisme, analyse Willy Pasini, psychiatre, sexologue et écrivain. Les anciennes montres polissonnes représentaient des personnages fictifs. Aujourd'hui, on affiche publiquement son intimité. Dans ce sens, la montre polissonne de l'homme équivaut au string de la femme. On laisse volontiers voir ce qui devrait rester caché.”

Tradition coquine
Montres d'antan et modèles actuels concentrent la crème des savoir-faire. Comme sur les pièces anciennes, c'est le plus souvent un mouvement à sonnerie qui entraîne les automates. Il a donc fallu attendre qu'on miniaturise cette complication et qu'elle soit fiabilisée pour renouer avec ce genre particulier. Le ciselage des personnages, le gravage des scènes et toutes les opérations de décoration comme l'émaillage font aussi appel à des techniques maîtrisées par peu d'artisans. “La montre érotique appartient complètement à la tradition horlogère, note Karl-Friedrich Scheufele, président de Chopard, une manufacture qui réalise occasionnellement ce genre de commande. Elle y occupe pourtant une place marginale car elle reste avant tout un objet rare destiné à une poignée d'amateurs et de collectionneurs.”
Le CEO garde néanmoins espoir de voir un jour sa société se lancer activement dans cette aventure de haute horlogerie. La montre polissonne, un grigri de riches aux codes archiconnus et immuables ? Peut-être, mais des capitaines de marques réfléchissent à renouveler le genre. “ Des clients nous ont reproché d'être trop sages et ils ont raison, dit Gérald Roden. Aujourd'hui, l'érotisme est de plus en plus présent et accepté dans la société. Tout en évitant la vulgarité, nous devons nous adapter. Je suis convaincu que cette catégorie de montres réserve des surprises. "Majoritairement asiatiques, les acheteurs de montres coquines devraient se montrer réceptifs en cas de renouveau. Ce sera pour eux l'occasion de se défaire volontiers d'une somme comprise entre 15'000 et 200'000 euros pour amuser leur entourage."




