Sur la terrasse de l'Observatoire Royal de Greenwich, bizarrement dominé par une grosse boule rouge qui, depuis 1833, grimpe lentement le long de son mât avant de retomber, tous les jours à 13 heures pile, donnant l'heure à qui conque la voit - les capitaines de bateaux sur la Tamise en contre bas par exemple -, sur cette terrasse donc, d'où le vent glacial de cette fin janvier a chassé tous les promeneurs et que traverse de part en part un trait droit sur le sol, marquant le méridien zéro, la ligne imaginaire à laquelle se réfèrent toutes les longitudes du monde, Jean-Frédéric Dufour, patron de Zenith, est en discussion animée avec Jonathan Betts, conservateur de cette institution. C'est le destin de John Harrison qui les occupe, et les quatre horloges qu'il inventa au XVIIIe siècle pour sauver la vie des marins égarés.

Ce curieux horloger autodidacte, mort il y a plus de 230 ans, est la raison véritable de notre présence à Londres. Jean-Frédéric Dufour veut nous le faire découvrir, et la veille au soir déjà, dans l'avion, il me met entre les mains un petit bouquin : “ Voilà, à lire pendant le trajet, pour mieux comprendre la visite de demain. ” Un peu moins de 200 pages, un vol de deux heures, une intrigue palpitante, à mi-chemin entre Jules Vernes et Agatha Christie. “ Longitude ”, de Dava Sobel, se lit d'une traite, et en arrivant à Heathrow, il ne m'en manque plus que le dernier chapitre.
“ Une question de vie ou de mort ”, nous rappelle Jonathan Betts. Voici l'affaire, et voici pourquoi Greenwich est si important pour l'horlogerie. Tout commence un triste jour de 1707, lorsque quatre navires britanniques font naufrage en rentrant au pays. Trois mille morts, quatre mille peut-être, “ c'est un désastre comparable au 11 septembre, il créé dans la nation le même genre de traumatisme. ”Les bateaux se sont jetés contre les récifs, faute d'avoir su calculer leur position. “ Plus jamais ça ”, s'exclame la Couronne britannique qui décide en 1714 d'offrir un prix de 20'000 livres, plusieurs millions d'euros au cours actuel, à quiconque trouverait le moyen de mesurer la longitude.
Pour y parvenir, il faut comparer l'heure d'un point de référence à l'heure locale. Deux méthodes s'affrontent. La première, celle de l'establishment, repose sur l'observation astronomique. Pour elle, on construit l'observatoire de Greenwich, on fabrique des télescopes, on accueille des savants aussi prestigieux que Edmund Halley (celui de la comète), Isaac Newton ou James Bradley. La seconde est celle de l'horlogerie : il faut emmener, sur les bateaux, une montre qui indique l'heure du point de départ. Oui mais voilà, impossible d'embarquer une pendule, les mouvements de leur balancier ne résistent pas à la houle. Quant aux montres, elles ne sont pas assez précises, elles souffrent de l'humidité, du froid, de la chaleur.

Jean-Frédéric Dufour et Jonathan Betts. © Sully Balmassière
Qu'importe, seul contre tous, moqué par les scientifiques qui ne jurent que par les étoiles, John Harrison construit son horloge marine. La première version, sobrement baptisée H1, est cette chose étrange en laiton que Jonathan Betts, pointeur laser en main, détaille pour Jean-Frédéric Dufour, et qui fonctionne toujours, révisée deux fois par siècle, dans la vitrine de son musée. Elle sera suivie d'une H2, d'une H3, et enfin de la montre avec laquelle John Harrison gagnera le prix promis, à la fin de sa vie, dans les années 1770.
Un passage encore dans le bureau du conservateur pour y signer le livre d'or – sur la même page que Neil Armstrong -, et nous voici repartis dans Londres. Cette ville, Jean-Frédéric Dufour s'y promène comme un chef au marché, il hume, renifle, découvre les tendances comme autant de nouvelles épices, puise son inspiration dans les couleurs, les arrangements, les contrastes, les devantures. Il connaît bien la ville, pour y avoir étudié l'économie et surtout pour l'avoir explorée à moto, une Ducati Monster jaune, prêtée par un ami. “ En fait, la moto, c'est un peu pour la légende, concède-t-il, j'allais surtout à pied ou en métro. ”
Il se sent chez lui à peine passée la porte de son hôtel. “ Devinez pourquoi je viens là ! ”, lance-t-il dans le hall du très londonien Browns hotel, où il descend volontiers. La question sonne comme une boutade ; mais au fond, il ne plaisante pas, on sent plutôt chez lui une fierté d'enfant qui le rend immédiatement sympathique. Un coup d'oeil circulaire et voici l'explication: à côté du comptoir, une horloge dont le cadran en bois date probablement des années 30 affiche discrètement, à six heures, les six lettres de sa marque : Zenith.
Nous voici partis pour 24 heures tourbillonnantes dans Londres, au rythme d'un sprinter qui ne s'essoufflerait jamais. Jean-Frédéric Dufour regarde, goûte, classe, scanne, organise, commente, analyse absolument tout ce qui passe à sa portée ; il trie l'information, élague le superflu, donne du sens, décrypte les tendances avec une ardeur inoxydable. Il passe d'un sujet à l'autre, n'en abandonne pourtant aucun, y consacre à chaque fois toute son attention, tout son enthousiasme. “ Les Anglais sont parmi les peuples les plus conservateurs du monde, et en même temps, ils sont complètement ouverts ”. A l'image de cet hôtel, où des oeuvres abstraites recouvrent les boiseries du siècle dernier. Attablé dans la salle de restaurant, il goûte le vin, s'arrête un instant, se tourne vers le sommelier : “ Vous le gardez dans la salle ? La température est absolument parfaite ! ”
Il interrompt brutalement la conversation, fixe sa montre, hypnotisé par les deux aiguilles qui se chevauchent. “ Regardez, il est minuit pile ! J'adore cette heure, regardez comme c'est beau, c'est vraiment une heure très spéciale ”, lance-t-il en se tordant le poignet pour mieux me mettre sa montre sous le nez. “ Je vois rarement minuit, j'ai une hygiène de vie assez stricte. Au lit vers dix heures, debout à 4 heures et demie.” Au lit donc, et suite du programme le lendemain, après notre escapade à Greenwich.
Notre voiture est immobile, coincée dans le trafic londonien. Et re arrêté sans rien faire est aux antipodes du fonctionnement normal de Jean-Frédéric Dufour, et on le sent impatient, intrigué aussi par cet embouteillage qu'il ne comprend pas ; “ c'est une situation bizarre ”, lâche-t-il en guise de commentaire. De l'index, il règle la température, passe de 19 à 19,5 degrés, avec ce souci constant du détail, même pour des choses apparemment sans importance. “ Si tu ne peux pas ressentir cela, il ne faut pas travailler dans l'horlogerie, l'équilibre d'une montre peut être menacé par un index à peine trop large, il faut être capable de le percevoir. ”
Il attrape son Blackberry, balaie rapidement les derniers mails reçus. L'un d'eux retient son attention: ce sont les ventes consolidées, et aujourd'hui, tout va très bien : + 6% contre le budget, + 15% contre l'année précédente ! L'information remonte chaque jour de tous ses marchés, un système qu'il a mis sur pied pour être toujours en prise directe avec son entreprise. “ Sans Blackberry, je n'y serais pas arrivé ”, constate-t-il en jouant avec son téléphone. Il n'est pas complètement accro des nouvelles technologies, mais quand même… il a besoin d'être toujours en contact : “ Dans ma valise, j'ai des adaptateurs du monde entier, je peux me connecter absolument n'importe où. ”

Il regarde les maisonnettes de briques rouges qui défilent de part et d'autre de la voiture, s'enthousiasme de cette atmosphère de village qu'elles dégagent, aperçoit aussi, à travers elles, les images sinistres de la deuxième guerre mondiale, quand ces mêmes maisonnettes n'étaient plus que des tas de briques. “ Le bombardement de Londres est un élément fondateur de la culture anglaise. ” il est comme ça, le patron de Zenith, d'un même regard, il discerne les objets, leur passé, les symboles qu'ils recouvrent. Leur trouve aussi des cousinages surprenants : “ Regardez, on pourrait être au Locle, ici ”, lance-t-il en traversant la rue.
Campé au milieu du millenium Bridge, il observe l'édifice qui lui fait face quand, du coin de l'oeil, il aperçoit la brigade fluviale passer sur la tamise. Il se retourne aussitôt, enthousiaste : “ Ce sont les meilleurs bateaux du monde, fabriqués en Finlande ou au Danemark, je ne sais plus. Ils sont absolument incoulables, ce sont les 4X4 des mers ! ” Fier de son permis de haute mer, il passe sans sourciller de l'art moderne aux péniches, se donnant tout entier à l'un puis aux autres, avide et ébloui par tout.
Il se promène maintenant devant les vitrines de Burlington arcade, où l'on achète aussi bien des macarons La Durée que des montres d'occasion. Jean-Frédéric Dufour ne se définit pas comme un shoppeur compulsif, mais lorsqu'on insiste un peu, il finit tout de même par admettre quelques faiblesses: “ J'achète volontiers des habits, des chaussures surtout. C'est terrible, je suis capable de dépenser mille francs sans réfléchir pour une belle paire de chaussures. ” pour l'instant, il étudie soigneusement la devanture de Bentley & Skinners, ses broches, ses bagues, ses tours de cou. “ J'ai travaillé dans la pierre chez Chopard, le diamant je connais. ”
La vitrine suivante le réjouit : chez Heming, parmi les montres d'occasion, il y a une Zenith à vendre. Elle est à côté des Breguet et des Patek Philippe, l'emplacement lui semble logique, mais il le reçoit tout de même comme un compliment personnel. Tout ce qui touche à sa marque l'emballe, il parle de son mouvement El Primero avec une passion sincère. “ El Primero est une référence pour l'industrie horlogère suisse ; qui conque prétend avoir une connaissance de base de l'horlogerie devrait avoir une El Primero. ”

Burlington arcade nous en offre la preuve par l'acte : dans l'un des magasins dont la vitrine déborde de Rolex, Jean-Frédéric Dufour repère deux Daytona côte à côte, pratiquement identiques. L'une a un mouvement El Primero, l'autre pas. Une infime variation dans l'alignement permet de les distinguer l'une de l'autre. Il entre sans hésiter, demande les prix. La première, celle qu'anime le mouvement Zenith, est une Daytona du milieu des années 90, et vaut 8'750 Livres. La seconde, une daytona presque neuve, ne coûte que 7'650 Livres. Il est ravi de sa démonstration ! Pas de doute, l'âme Zenith donne de la valeur aux choses !
Le mouvement, créé en 1969, n'est clairement pas au bout de sa vie, même s'il faut préparer la suite : “ Zenith se doit de sortir un nouveau chronographe, le cahier des charges est déjà prêt. ” Nom de code de l'opération : “ El Primero Evolution 2 ”. Pas question pourtant d'oublier les rythmes de l'horlogerie : “ La montre est un objet immortel, on reçoit et répare des Zenith fabriquées il y a plus d'un siècle. ” Bref, chez Zenith, les modèles ne dureront pas six mois.“ J'aimerais qu'un modèle dure dix ans, vingt peut-être, l'horlogerie n'est pas faite pour la précipitation. ”

Jean-Frédéric Dufour, chez un tailleur des stars de Savile Raw © Sully Balmassière
A la galerie Haunch of Venison, il découvre les oeuvres de Stuart Haygarth. L'artiste britannique récupère et recycle, érige d'improbables lampadaires en bouchons de plastiques, ou colle des chiens en porcelaine jusqu'à créer une meute d'un insoutenable kitsch. Jean-Frédéric Dufour joue comme un enfant dans les reflets d'un lustre fait de verres de lunettes. “ ça, je pourrais vraiment craquer ! ”
Nous poursuivons notre promenade. Devant Abercrombie & Fitch, où des t-shirt somme toute basiques se vendent dans une ambiance de boîte de nuit, il marque un temps d'arrêt, séduit par un marketing qui a su si justement capter l'ambiance d'une époque. A quelques pas de là, sur Savile Row, il rentre chez Spencer Hart, tailleur des stars qui habille Robbie Williams parmi bien d'autres. “ Can I try this velvet jacket ? ” il la passe, et écoute en même temps Joe Woolfe détailler les horaires. En fait, il n'y en a pas. La clientèle de la City vient à sept heures du matin, les stars parfois au milieu de la nuit. ici,il n'y a pas que les habits qui soient sur mesure !
La chasse aux tendances se poursuit. Au Dover Street Market, on vend de tout : des marques d'habits du marais, de ces petites griffes qui montent et que la jeunesse branchée à déjà adoptées, des boutons, des savons, et même une tête de phacochère empaillée qui surveille l'entrée du magasin. “ C'est incroyable, cette vertèbre de baleine mélangée avec des fringues, ce sont vraiment des trend-setters ! ” s'exclame Jean-Frédéric Dufour. Pour lui, aucun doute, “ C'est très important de venir dans des endroits comme celui-là, pour comprendre dans quelle direction vont les choses, pour se nourrir intellectuellement. On ne peut pas décoder les tendances en restant simplement cantonné à l'horlogerie. ”

Il est déjà 16 heures, vendredi soir. Jean-Frédéric Dufour avale une bière au Punch Bowl, le pub que Guy Ritchie s'est offert à Mayfair. C'est un petit morceau typique de Londres même si, là comme ailleurs, les choses changent peu à peu. La fumée a disparu, et quelques femmes s'aventurent désormais dans cet univers si terriblement masculin. “ Les femmes prendront le pouvoir, c'est inéluctable. Dans les squares,il y aura des statues de femmes célèbres, et on se recueillera sur la tombe de la soldate inconnue. ”
