Avec le succès de Bienvenue chez le Ch'tis, un coup de projecteur sur les Nordistes de l'horlogerie. Ils ont choisi le Jura français et la vallée de Joux pour gagner leur vie. Mais c'est le Nord qui rythme leur cœur et nourrit leur âme. Rencontre.

Ils ont choisi le Jura français et la vallée de Joux pour gagner leur vie. Mais c'est le Nord qui rythme leur cœur et nourrit leur âme. Rencontre. Une soirée à ne pas mettre un chat dehors. Pluie fine, dure, froide et couleur nuit. C'est la saison, bien sûr. Mais c'est comme si les courants du Nord avaient emporté leur ciel anthracite jusqu'ici, pour imprégner plus encore de ses frissons la fresque de Dany Boon. Trempés jusqu'aux os, Laurette Loubert et son fils Maximilien, Ch'tis pure souche, ont la mine réjouie. «C'est la deuxième fois que je viens voir Bienvenue chez les Ch'tis. Et j'ai dû réserver mes places deux jours à l'avance.» Le hall d'entrée du cinéma est trop petit pour contenir la foule qui fait la queue. Pourtant, on est aux Rousses, dans le Jura français. A un jet de pierre du Brassus... Loin du Nord. Mais le phénomène ch'ti emballe, enthousiasme, déride le pays. Comme s'il rassemblait la France, l'autre France, celle des provinces, celle des villages. «Pour une fois que Paris ne tient pas la vedette», souffle Laurette. Ici aux Rousses, le film fait salle comble à chaque fois et plusieurs supplémentaires ont été programmées. «Vous l'avez vu? Vous avez senti toute l'humanité de ces gens, leur simplicité, leur honnêteté, leur courage, leur chaleur et leur bonté?» s'enflamme ce petit bout de femme de 43 ans, fière de son Nord. Et de son accent de là-haut, qui teinte ces mots d'une couleur savoureuse. «Je suis, on est Ch'ti et on le reste. Et quand on voit le film, on a envie de repartir là-haut. D'en parler me dresse les poils», avoue-t-elle, sans cacher le voile qui embrume ses yeux bleus. Depuis décembre 2001, la famille de Laurette vit aux Rousses. «Exilée» par nécessité dans le Jura: «Un de mes cinq enfants était asthmatique et mon mari au chômage. Mais, ici, nous sommes presque étrangers. Et nos amis ne se comptent même pas sur une main», commente Laurette, avec de la tristesse dans le regard et de la résignation dans la voix. Tout comme Maximilien, son fils de 21 ans, employé au garage communal: «J'ai fait mes classes ici, mais ne me sens ni Jurassien ni Rousseland. Mes vrais amis sont dans le Nord, dans mon village près de Douai. Aux Rousses, j'ai mes collègues de travail et quelques potes, c'est tout.» Horlogers à la Vallée
Les nues n'en finissent toujours pas de déverser leurs reliquats d'hiver. Dans les rues de la petite station jurassienne, ça dégouline et grisaille de partout. «Fi na bieau. On va se recauffer in tchouko et boire in jus(ndlr: Il ne fait pas bien beau. On va se réchauffer un peu et boire un café.).» Marian Mazurkiewisz, 49 ans, zappe du français au ch'ti du tac au tac. «C'est ma langue. Mais on n'ose pas trop la parler par ici. Les gens pourraient croire qu'on se moque d'eux», sourit-il. Il vise un bistrot, on s'y engouffre, s'accoude au zinc. «Le café, c'est la boisson du Nord, à part la bière et le g'nief (genièvre) bien sûr.» Fils de mineur, Marian a choisi l'horlogerie par passion. Tout gamin déjà, il s'initiait aux arcanes de ces mystérieux rouages chez un praticien de Le Forest, son village près de Douai. L'apprentissage à Besançon lui a ouvert les yeux sur un Jura dont il est tombé amoureux. «Ça fait dix-huit ans que je vis heureux aux Rousses, où j'ai vite été accepté. Ma tête et mon accent rigolos, peut-être.» Et le contact avec d'autres compatriotes aussi. Y a des Ch'tis partout
C'est à la vallée de Joux que ce Nordiste exerce ses talents depuis 1994 au service client de la manufacture Jaeger-LeCoultre, au Sentier. Le film? «Quand j'en parle, c'est avec mon coeur de là-bas. Je me revois gamin dans mon village, j'entends mes parents parler, je ressens cette vie. Le Nord, même au bout du monde, on ne le quitte jamais.» Ces propos, Stéphane Raye, 31 ans, les quittance d'un regard. Ce solide Ch'ti à l'oeil tendrement noir nous a rejoints au bar. Un autre «déporté» en famille aux Rousses (2001), puis à Foncine-le-Bas (2006). Lui aussi aurait préféré rester dans son village de Cambligneul (près d'Aras) et pratiquer son art dans la région. Peine perdue. Audemars Piguet, au Brassus, a accueilli ce diplômé de l'Ecole d'horlogerie de Rennes. «Dany Boon connaît les clichés, en a tiré l'essence qui montre que les gens du Nord n'ont pas que l'étiquette de moins que rien entourés de terrils et de maisons grises. On est simples, honnêtes, et bosseurs. Surtout pas brayoux (pleurnichards). Et ce qui nous fait mal, nous Ch'tis, c'est la triste réputation dont souffre le Nord. Comme si la France n'en voulait pas.»
Jean-François Aubert SOURCE : 24 Heures (15 mars 2008)
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