
Juan-Carlos Torres, directeur général de Vacheron Constantin depuis octobre 2005. /DR
“Comment ça se passe à l'atelier?”, lui demande son père aujourd'hui encore. Il dit “atelier”, et pas “bureau”. Pour lui, “un bureau, ça n'existe pas, c'est juste l'endroit où travaillent ceux qui préparent la paie”, témoigne Juan-Carlos Torres, CEO de Vacheron Constantin. L'homme est fier de cette culture ouvrière, celle du quartier populaire de Graciá dans cette Barcelone où oeuvrait son père ébéniste, et où lui-même est né. C'était en 1956, dans une Espagne encore franquiste, au sein d'une famille ardemment républicaine.
De ces quelques années catalanes – sa famille a émigré en Suisse quand il n'avait que quatre ans – et de ce père artisan, Juan-Carlos Torres a gardé le goût des racines. Les siennes bien sûr – “A la maison, on parle toujours catalan!” –, mais aussi celles de Vacheron Constantin à Genève: un même sentiment d'appartenance à un terroir, à une communauté, une même idée de la durée et de l'assise qu'elle donne, aux hommes comme aux entreprises.
Il a gardé aussi le goût du geste et des matières, celui de l'artisanat. “93% du prix de revient de nos montres est imputable à la valeur ajoutée humaine. Un taux exceptionnel, lié à notre volonté de minimiser l'aspect industriel de notre production”. Chez Vacheron Constantin, la maîtrise du geste et la transmission des savoirs sont au coeur des préoccupations. “Nous avons des horlogers capables de régler à l'oeil nu des mouvements pas plus épais qu'une pièce de 20 centimes suisse” s'enthousiasme Juan-Carlos Torres.
Polyvalence et faculté d'adaptation
Ces valeurs artisanales ont protégé Vacheron de la crise. “Nous avons eu peur, comme tout le monde, nous avons eu des stocks à absorber, des actions à mener auprès de nos fournisseurs. Mais nous avons su lisser la courbe, et surtout adapter très vite notre production. Nos valeurs artisanales nous ont donné de la polyvalence. Nos horlogers ont pu, en quelques semaines, s'atteler à de nouvelles tâches”; et livrer les produits que le marché voulait à ce moment-là. La qualité des pièces – 70% de la production arbore le fameux Poinçon de Genève – et l'extraordinaire légitimité de Vacheron Constantin ont fait le reste: quelle autre maison peut s'enorgueillir de réparer toutes les montres produites depuis 1755? “Quand on fabrique un garde-temps, on s'engage à l'entretenir pendant les 100 ou 200 ans à venir”, s'exclame Juan-Carlos Torres avec ce mélange d'énergie, de certitude, d'enthousiasme latin et de rigueur ouvrière qui ne laisse aucune place au doute.
Bientôt trente ans de boîte
L'homme, aujourd'hui père de deux enfants, et même grand-père depuis peu, démarre sa carrière en 1976, chez Camy Watches où il rencontrera sa femme. Cinq ans plus tard, il rejoint Vacheron Constantin comme aide-comptable, passe son diplôme d'expert-comptable en suivant des cours du soir, accompagne la société à l'ère des balbutiements de l'informatique. “Quand je suis arrivé, il y avait un taille-crayon pour tout l'étage, alors, avec mon IBM, je faisais figure d'extraterrestre.” La société ne comptait que 55 personnes, loin des 600 qu'elle emploie aujourd'hui.
De la vente à Cheikh Yamani en 1987 à l'arrivée du groupe Vendôme en 1996, devenu Richemont deux ans plus tard, il est de toutes les aventures, jusqu'à ce jour de 2005 où il prend les rênes de la maison qui ne compte encore que 300 collaborateurs. La croissance est donc rapide, ce que reflète bien la moyenne d'âge de l'entreprise, 34 ans à peine. L'avenir? “J'ai fait un plan à dix ans”, confie Juan Carlos Torres. C'était il y a cinq ans, et pour l'instant, “on est dans la feuille de route.” La croissance va donc se poursuivre, et la maison pourrait atteindre les 25 – 30 000 pièces produites annuellement.
Des hauteurs de Barcelone à la manufacture de Plan-les-Ouates, c'est un parcours sans faute qu'a accompli Juan-Carlos Torres. En est-il fier? “Non, pas encore. Je suis content, je suis redevable; mais je ne serai fier que si, au-delà de moi, la marque se développe conformément à mes voeux.” Et poursuit son chemin avec le souci de ses produits, et celui de ses clients. Après tout, cette alliance entre production et marketing est une marque de fabrique de la maison. L'horloger Jean-Marc Vacheron n'avait-il pas engagé François Constantin, “premier voyageur de l'histoire de l'horlogerie”, qui ne reculait même pas devant un duel pour préserver l'honneur de sa maison?
En 3 dates
1963… Le 22 novembre: l'assassinat de Kennedy, vu enfant sur les écransde l'OR TF. La première fois que je voyais un acte d'une telle violence.
2006… En janvier: la fête de ma nomination qui datait de l'année précédente.
Mais surtout… Les dates de tous les grands événements familiaux.
