Révolution #1 - Septembre 2008Textes Jack Forster
Adaptation Michel Jeannot

Aux yeux de nombreux amateurs, la meilleure montre est celle qui présente des fonctions véritablement utiles. à cet égard, la montre de plongée peut être considérée comme l'exemple même du garde-temps fonctionnel : sa forme et ses attributs répondent avant tout aux besoins des plongeurs, qui doivent remonter sans encombre des profondeurs sous-marines. à ses côtés, la montre GMT (pour greenwich mean time), qui affiche l'heure de deux fuseaux (ou davantage), est peut-être la plus à même de répondre aux exigences des plus pragmatiques d'entre nous. a l'instar de la montre de plongée, la montre GMT est en premier lieu un instrument ; un instrument intimement lié à un univers potentiellement dangereux et imprévisible. car aux profondeurs marines de la montre de plongée répond l'univers aérien de la montre GMT.

Toujours plus haut : le BOEING 707
Les montres GMT sont, stricto sensu, les héritières directes de la conquête de l'air. En 1957, Elvis Presley crevait l'écran sur le plateau de l'Ed Sullivan Show et l'URSS lançait son Spoutnik. C'est aussi l'année où le premier avion à réaction des temps modernes quittait le site d'assemblage de Boeing. Le 707 était un pari pour le constructeur. En effet, sa dernière création, le 377 Stratocruiser, était un avion civil réussi mais qui n'avait pas fait date, engloutissant ainsi des millions de dollars. Aussi, le constructeur souhaitait-il cette fois jouer sur les deux tableaux, civil et militaire. Un modèle similaire au 707, le KC-135 Stratotanker, fait d'ailleurs toujours partie de la flotte de l'US Air Force. Le 707 fut auréolé de succès et la première compagnie aérienne à en faire l'acquisition, la Pan American World Airways (plus communément appelée “ P an Am ”), est devenue ainsi un transporteur civil de premier ordre.

Le 707, qui associe un large fuselage à de puissants moteurs, permettait soudain de transporter dans les airs un nombre de passagers jusqu'alors inconcevable. En ce sens, le 707 est probablement l'avion qui a le plus fait pour la démocratisation des longs courriers. À leurs débuts, les voyages en avion présentaient une très forte connotation de luxe. Si cette idée de luxe associée à l'aviation est difficilement concevable de nos jours lorsque l'on fait l'expérience des classes économiques où chaque centimètre est compté, c'est pourtant de cette époque que vient l'expression “ jet-set ”, qui désigne alors la classe de privilégiés pouvant goûter aux joies du voyage en avion.
Produit à plus d'un million d'exemplaires, le Boeing 707 a accompagné le développement exponentiel de l'aviation civile. Pour les pilotes de l'époque, l'un des plus grands problèmes était la mesure et la synchronisation du temps. Avec un nombre croissant d'avions traversant les fuseaux horaires, le besoin s'est fait sentir d'adopter une seule référence horaire qui vaudrait pour chaque appareil, en tout lieu, quelle que soit l'heure locale. En se réglant tous à la même heure, il devenait possible de faire cesser une confusion potentiellement lourde de conséquences.
Tout comme l'avènement du chemin de fer a donné naissance à la notion moderne d'heure légale, la démocratisation du transport aérien engendre un nouveau repère. Il s'agit de l'heure universelle ou heure de Greenwich (en anglais Greenwich Mean Time ou GMT). En effet, l'heure mesurée à l'observatoire de Greenwich, en Angleterre, où passe le premier méridien de la Terre, correspond à la longitude zéro. L'adoption de l'heure de Greenwich fixait donc une même référence horaire à l'ensemble des avions, des aiguilleurs du ciel, des cartes et des plans de vol. Il devenait par-là même beaucoup plus facile de savoir qui devait se trouver où et quand.
Les pilotes prirent l'habitude de parler d'heure “ zulu ” car l'heure universelle correspond au fuseau horaire “Z”. Il était donc dans l'ordre des choses qu'une montre capable d'indiquer à la fois l'heure locale et l'heure zulu voie tôt ou tard le jour. Et c'est sans surprise Rolex, probablement le plus grand fabricant de montres fonctionnelles de tous les temps, qui a initié le mouvement.

La Rolex GMT-Master
Comme l'a expliqué à REVOLUTION le spécialiste et collectionneur de Rolex Paul Boutros, la Rolex GMT-Master, lancée en 1954, est l'ancêtre de toutes les montres GMT.
Elle est le fruit direct d'une collaboration entre Rolex et Pan Am. La Rolex GMT-Master est l'exemple même du pragmatisme dans la construction, de l'application pratique et de la simplicité du design caractéristiques de toute vraie montre fonctionnelle. La décoration ne doit jamais prendre le pas sur l'utilitaire. La GMT-Master, que ce soit dans sa version originale (Réf. 6524) ou dans ses déclinaisons ultérieures, y compris la dernière GMT-Master II (avec sa lunette en céramique), est donc considérée comme l'un des summums de l'horlogerie fonctionnelle. Les pilotes ont immédiatement montré leur intérêt pour ce modèle. Si la GMT-Master a d'abord été portée par le personnel de Pan Am, elle a rapidement été plébiscitée par les aviateurs de tous bords.
Facile à régler, la GMT-Master est un modèle de référence pour toutes les autres montres à fonction GMT et à double fuseau horaire. Outre les trois aiguilles heures-minutes-secondes qui égrènent le temps, le cadran s'anime d'une quatrième aiguille et d'un guichet dateur. Cette quatrième aiguille luminescente en forme de flèche tranche instantanément avec les autres aiguilles. De plus, elle fait un tour de cadran en 24 heures, contre 12 heures pour l'aiguille des heures, et elle se règle indépendamment des autres lorsque la couronne est tirée en position 2. De cette manière, les rouages des minutes et des secondes ne sont pas entraînés, si bien qu'il est possible de régler la montre à l'heure du lieu de départ (ou, si l'on préfère, à l'heure zulu) puis de synchroniser l'aiguille des heures sur le fuseau horaire du moment. Le réglage de l'heure n'affectant plus l'aiguille des secondes, contrairement à une mise à l'heure classique, il n'est plus nécessaire de synchroniser l'ensemble des aiguilles à chaque changement de fuseau.
La lunette tournante à 24 graduations permet, quant à elle, de régler le second fuseau horaire vers lequel pointe l'aiguille des 24 heures. Cette particularité, de même que le quantième à réglage rapide, la robustesse du modèle et la lisibilité du cadran, ont fait du design de la GMTMaster, et de nombreuses autres Rolex, un classique du genre, plébiscité d'année en année. C'est l'un de ces rares designs auxquels rien ne manque et qui n'a rien en trop.

Nouvelle étape : la montre GMT se généralise
Une invention si brillante pouvait difficilement rester l'apanage d'un seul modèle, ou même d'une seule marque. C'est ainsi que la complication GMT est entrée dans le répertoire de nombreuses maisons horlogères. L'une d'elles, Breitling, porte un nom intimement lié à l'aviation. Rien à voir ici avec les opérations publicitaires de circonstance auxquelles se prêtent aujourd'hui les marques. Breitling produit des montres pour l'aviation depuis des dizaines d'années et l'un de ses modèles les plus fameux, la Breitling Navitimer, compte plus d'un titre de gloire. C'est non seulement le garde-temps officiel de l'Aircraft Owners and Pilots Association (AOPA ), mais c'est aussi, dans sa version 24 heures (la “ Cosmonaute ”), le modèle que portait le spationaute Scott Carpenter, en 1962, durant son vol à bord d'Aurora 7.
Compte tenu de sa longue tradition dans la création de montres répondant à une multitude d'exigences techniques (Breitling a notamment fait partie du consortium pour la création du premier mouvement chronographe automatique et a présenté la première montre munie d'une règle de calcul), la maison horlogère était toute désignée pour produire des montres GMT. Au tournant des années 1960, une série de modèles munis d'une fonction GMT discrète fait ainsi son entrée dans les collections Breitling, dont la Chrono-Matic à double fuseau et un chronographe à remontage manuel avec aiguille GMT, baptisé sobrement modèle “ GMT ”.

Une autre maison avait évidemment vocation à produire cette complication : Omega. A ce titre, il est intéressant de noter que les montres d'aviateur créées par Omega ont contribué à promouvoir l'utilité du chronographe. La première montre de la maison à se doter d'une aiguille GMT distincte de l'aiguille des heures est l'Omega Flightmaster. L'Omega Speedmaster, pour sa part, était (et reste) un pur chronographe, avec indication du quantième. Réputée à juste titre pour sa solidité, sa fiabilité et sa précision, l'Omega Speedmaster a initialement été conçue non pas pour les expéditions spatiales (elle a voyagé pendant des dizaines d'années au poignet d'astronautes et de pilotes), mais pour le monde automobile. Dans une publicité datant de l'année de son lancement, la Speedmaster est présentée au poignet d'un automobiliste. Avec ce commentaire : “ Pour les hommes qui mesurent le temps en secondes… Pour les scientifiques et les ingénieurs, les réalisateurs de télé et de cinéma, les athlètes et leurs entraîneurs. ”
Bien qu'elle ait su faire ses preuves lors des missions de Gemini et d'Apollo, la Speedmaster n'avait donc pas initialement vocation à se déplacer dans les airs. Il restait donc à Omega à inventer sa propre montre d'aviateur. Ce sera chose faite en 1969, avec l'Omega Flightmaster qui, au même titre que la Rolex GMT-Master, a été spécifiquement pensée pour les besoins des pilotes. Il s'agit d'un chronographe au large boîtier, muni de toute une gamme de fonctions sur mesure conçues pour le cockpit. Il présente, entre autres, une large aiguille indiquant l'heure dans un second fuseau et se réglant indépendamment de l'aiguille des heures. Comme Breitling, Omega avait derrière elle une longue tradition dans la fabrication d'instruments de vol. La maison avait fourni l'armée de l'air de plusieurs États en chronographes depuis les débuts de l'aviation et était notamment l'auteur d'un large chronographe à deux compteurs que possédait T.E. Lawrence, alias Lawrence d'Arabie, pendant son service dans la Royal Air Force, immédiatement après la guerre.

Une GMT à laquelle il ne manquerait que le nom ?
De nos jours, les montres spécialement conçues pour les pilotes se disputent le devant de la scène avec les modèles destinés aux grands voyageurs et aux hommes d'affaires, soucieux de savoir l'heure qu'il est dans un deuxième fuseau. La distinction entre GMT et double fuseau horaire est pour le moins floue. Et il semble bien que n'importe quel modèle muni de deux aiguilles des heures réglables indépendamment puisse répondre à la définition de “ montre GMT ” aussi bien qu'à celle de “ montre à double fuseau horaire”.
Historiquement, il serait plus juste de réserver le vocable “ GMT ” aux modèles munis d'une deuxième aiguille des heures faisant le tour du cadran en 24 heures. Le terme est alors plus volontiers appliqué aux montres et chronographes d'aviateurs. Mais, comme nous le verrons, la fonction originale des montres GMT (qui est d'afficher à la fois l'heure zulu et l'heure de départ du voyageur ou du pilote pour l'aider à combattre les effets du décalage) peut aussi bien être remplie par une montre à deux fuseaux horaires. Les pilotes - et tous ceux qui n'ont jamais renoncé à leur rêve d'enfant de devenir aviateur ! - auront toujours un faible pour la lisibilité instantanée et la durabilité des chronographes et des montres de sport spécialement conçus pour l'aviation. Reste que les montres GMT et à deux fuseaux se déclinent aujourd'hui dans de nombreuses gammes, depuis les modèles fonctionnels purs et durs, qui ont pour cadre naturel le cockpit, aux montres les plus habillées, apportant la touche finale à la tenue des grands dandys.

En première ligne : les montres d'aviateur GMT
La recherche de montres au cachet sportif, présentant cette limpidité caractéristique des plus beaux exemples de modèles fonctionnels, nous ramène naturellement vers les premières marques à avoir associé leur nom à la fonction GMT : Rolex, Breitling et Omega. Ces sociétés continuent en effet de produire de nombreuses montres GMT (ou à deux fuseaux horaires), souvent coulées dans des formes parfaitement fidèles à l'esprit des modèles pionniers.
Depuis sa création dans les années 1950, Rolex a toujours maintenu la production de la GMT-Master. Bien qu'elle ait fait l'objet de nombreuses améliorations techniques, il est remarquable de noter que, dans ses lignes et ses caractéristiques fondamentales, elle soit restée, sinon identique, du moins inscrite dans une filiation directe avec le modèle original.
La toute dernière version de la GMT-Master, la GMT-Master II , avec sa lunette en céramique, met tout le monde d'accord sur ses qualités fonctionnelles. Elles font de ce modèle l'une des plus grandes réussites de tous les temps. Fruit d'une conception retenant systématiquement les meilleures options, elle puise son esthétique forte dans le caractère même de ses qualités techniques. La GMT-Master II renferme l'un des mouvements mécaniques les plus évolués de tous les temps : le calibre Rolex 3186, muni du nouveau spiral Parachrom produit par Rolex. Ses propriétés particulières de résistance aux chocs et aux champs magnétiques marquent une avancée majeure en la matière.

Contrairement à la tendance actuelle, la GMT-Master II joue la carte de la discrétion. Malgré son spiral Parachrom et ses autres qualités techniques indéniables, elle conserve, au poignet de son détenteur, un ton sobre puisque seule la mention “ Rolex ” apparaît. La GMT-Master II a, de fait, tout de la montre des initiés car la satisfaction d'avoir à son poignet l'un des mouvements automatiques les plus sophistiqués du monde reste, contrairement aux idées préconçues que l'on entend parfois à propos de Rolex, un plaisir de fin connaisseur.
Chez Breitling, la fonction GMT n'est pas réservée à un seul modèle. Globalement, l'horloger “ attitré ” des aviateurs offre une entrée en matière moins confidentielle que Rolex dans le monde du GMT. Ses formes, plus généreuses et généralement plus chargées, ont tendance à accrocher le regard tout en empruntant suffisamment aux codes visuels de ses prédécesseurs pour donner à l'amateur, attaché à l'histoire de Breitling et à sa qualité de fournisseur de l'aviation, une impression de pleine satisfaction lorsqu'il porte l'un de ses modèles au poignet.
Si la Flightmaster appartient malheureusement au passé, la complication GMT se perpétue chez Omega dans des registres aussi bien sportifs qu'élégants. La Seamaster 300M GMT a en commun avec la Rolex GMT-Master une esthétique ramenant la montre à ses fonctions essentielles.

Chez Breitling, c'est probablement la Navitimer World qui incarne la veine la plus classique de tous ses modèles GMT. Dans la famille des Breitling Navitimer, sa règle à calcul, son chronographe à trois compteurs et son aiguille GMT à pointe rouge s'intègrent à l'agencement classique et fonctionnel du modèle original. Il s'agit, à bien des égards, de l'une des interprétations les plus traditionnelles qu'on puisse donner de la composition d'une montre d'aviateurs. Il n'y manque aucun des attributs du genre : les fonctions chronographe, le second fuseau horaire et la règle de calcul. Ils se conjuguent pour faire de la Navitimer World le compagnon idéal, quoiqu'anachronique, du commandant de bord.
Pour faire une entrée de plain-pied dans l'univers du GMT, il y a bien sûr aussi la Breitling Colt GMT, qui cache bien son jeu derrière un sobriquet accrocheur. En plus d'être livrée – comme toutes les montres Breitling – avec un certificat de chronomètre, la Colt présente une étanchéité à 500 mètres, soit bien plus que ne le spécifie la norme ISO sur les montres de plongée sous-marine.

Si, en comparaison de ses illustres consoeurs, IWC n'a fait que récemment son entrée dans l'univers du GMT, ou du double fuseau horaire, la maison a su bâtir une tradition solide et sa réputation de fabricant de montres de pilotes n'est en rien usurpée. Ses plus illustres fleurons dans ce registre sont d'une part les B-Uhren (pour Beobachtungs-Uhr en allemand, soit montre d'observation), créées en 1940 et entraînées à l'origine par le calibre 52 à 16 rubis, et d'autre part bien entendu la collection “ Mark ”, adoptée par les aviateurs de nombreux pays. Inaugurant cette série avec la Mark X en 1944, IWC a ensuite produit une longue lignée de montres d'aviateur sans complication, caractérisées par leur haute précision et leurs lignes épurées, et qui sont toutes devenues, en leur temps, des pièces de collection. La B-Uhren est l'ancêtre de l'actuelle Grande Montre d'Aviateur abritant le calibre 50010 tandis que la Mark XVI porte maintenant les couleurs de la collection Mark. Elle abrite aujourd'hui encore la cage intérieure en fer doux qui la protège des champs magnétiques et présente le même cachet que ses prédécesseurs.
Parmi les modèles à double fuseau, ou GMT, les collections d'IWC comprennent une montre UTC (Universal Time Coordinated, ou Temps Universel Coordonné). Elle se décline en deux versions : la ligne classique et la Spitfire avec, respectivement, la montre d'aviateur UTC Édition Antoine de Saint-Exupéry et la Spitfire UTC. Il s'agit, au sens le plus strict, d'instruments authentiques de vol, caractérisés par une aiguille indépendante des heures et l'indication d'un second fuseau sur 24 heures, que les puristes exigent de toute montre d'aviateur GMT digne de ce nom.