Le Matin - 23 août 2010
Vincent Donzé
Le «sauveur» de l'horlogerie suisse avait planifié sa succession. La direction du Swatch Group est restée à son fils Nick, la présidence est allée à sa fille Nayla. Mais sa vision allait au-delà: quand il parlait d'horlogerie, le patron citait toujours Marc A. Hayek (39 ans), fils de Nayla, à qui il a confié la marque Breguet, la seule qu'il dirigeait personnellement.

Comme son défunt grand-père, Marc A. Hayek vit à 100 km/h. Mais c'est à 280 km/h qu'il tourne sur les circuits au volant d'une Lamborghini. C'était le cas ce week-end à Budapest, pour la 5e manche du Lamborghini Blancpain Super Trofeo (lire ci-dessous). Dans la capitale hongroise, «Le Matin» a rencontré le patron de Blancpain, celui que Nicolas G. Hayek appelait «le Vaudois de la compagnie».
Vincent Donzé: Un mois après le décès de votre grand-père, recevez-vous toujours des témoignages de sympathie?
Marc A. Hayek: Oui, cette unanimité dans la reconnaissance de son travail, c'est le plus bel hommage qui lui ait été rendu.
Comment interpréter la présence de George Clooney à la cérémonie d'adieu?
Il n'était pas seulement l'ambassadeur d'une marque (ndlr: Omega). Il s'implique dans la société Belenos avec un réel intérêt pour l'écologie. Sa sensibilité m'a beaucoup surpris.
Et la Ville de Bienne qui vous propose une place Hayek?
Le choix n'est pas encore fait. Personnellement, j'aime le bord du lac, avec son port de plaisance. C'est la vue qu'il avait de son bureau.
On a écrit qu'enfant vous étiez sur les genoux de votre grand-père quand il établissait ses budgets. Vrai ou faux?
C'est vrai à 100%! J'ai été élevé par mes grands-parents, mais ma mère était toujours présente. Ma première moto, c'est mon grand-père qui me l'a offerte. La passion pour le cigare, c'est lui qui me l'a transmise. Le temps passé avec lui était beau. Je retiens l'odeur de son bureau.

Quand vous dirigez Breguet, vous succédez à votre grand-père. Comment gérer cet héritage?
Breguet est une marque exceptionnelle! Je vis des moments émouvants, et ce n'est pas toujours facile. Quand j'entre dans son bureau, c'est parfois très dur.
C'est pareil au Swatch Group?
Ce bureau-là, à Bienne, c'était sa maison! Personne ne s'y installera, pas même ma mère. L'idée, c'est de le conserver tel quel pour certaines réunions.
Faut-il tout conserver ou tout balayer?
Faire aussi bien que lui dans son registre, ce n'est pas possible. Son esprit est très présent, mais en prenant sa place je réalise que mes réactions sont différentes. Il me poussait à agir comme je le pense. Mais je dois reconnaître que, 8 fois sur 10, c'est lui qui avait raison.
Est-ce que vous vous mettez toujours à sa place?
Je ne dois pas l'imiter. D'ailleurs quand on essaie d'imiter quelqu'un, ça ne marche pas. Il faut conserver l'état d'esprit qui était le sien, mais en suivant ses propres intuitions.
Quel est le message essentiel qu'il vous a transmis?
Ne pas avoir peur et être à l'écoute. Le plus grand capital du Swatch Group, ce sont ses employés.
Les coups de gueule contre les banques et la Bourse, c'est vous qui les pousserez?
La responsabilité d'un entrepreneur, c'est aussi de donner des impulsions pour le bien de la société, mais je ne fonctionne pas comme mon grand-père.
Johann Schneider-Ammann siège dans votre conseil d'administration. S'il est élu au Conseil fédéral, vous disposerez d'un relais politique.
Je verrais son élection comme une perte pour le Swatch Group. Comme je le connais, il veillera à bien séparer les rôles. Mais c'est un bon candidat, parce qu'il dirige sa propre entreprise.
Votre mère a toujours été impliquée dans l'entreprise. Que représente-t-elle pour vous?
Nous discutons beaucoup sur le plan professionnel. Travailler ensemble sur le marché du Moyen-Orient m'a beaucoup appris. Elle est très directe, mais ça reste ma maman.
Votre mère présidente, votre oncle Nick directeur: de quoi parlez-vous en famille?
Notre métier, c'est notre vie. Rien n'est compartimenté. Je ne pourrais m'investir autant en considérant que ce n'est qu'un travail. Ma femme l'a constaté: chez les Hayek, le travail, c'est la vie.
Vous n'avez pas d'enfants?
Si, un garçon de 11 mois.
Ah! la succession est assurée!
Mon grand-père a pu voir Alexandre, son arrière-petit-fils. J'en suis très heureux.
Fiche bio
Nom: Hayek
Prénom: Marc Alexamdre
Naissance: 24 février 1971
Profession: patron des marques Blancpain, Breguet et Jaquet-Droz
Etat civil: marié, un enfant

Sa grand-mère Marianne Hayek ne craignait qu'une chose ce week-end: qu'un autre pilote le boute hors de la piste. «Marc apprécie le fair-play.» Sa crainte s'est confirmée samedi à la première manche du Lamborghini Blancpain Super Trofeo, sur le Hungaroring de Budapest. Partie en tête-à-queue, la Lamborghini Gallardo No 24 de Marc A. Hayek a tapé dans le mur. Un choc très violent pour le patron de Blancpain, grand amateur de sport motorisé. Mais, hormis une douleur passagère aux cervicales, les dégâts n'étaient que matériels.
Les mécanos qui ont travaillé toute la nuit ont été récompensés: associé au pilote hollandais Peter Kox, ancienne gloire des courses d'endurance, Marc A. Hayek a brillamment remporté la deuxième puis la troisième manche hier. Sa grand-maman a retrouvé le sourire: «Avec du bon matériel, Marc est inarrêtable.»
Six circuits en six mois: Marc A. Hayek assouvit une passion qui lui coûte ses week-ends et ses vacances. Les courses durent 40 minutes, avec un changement de pilote à mi-parcours. Piloter un bolide de 570 chevaux, c'est un risque calculé pour l'horloger de Paudex (VD). Mais c'est surtout un bon coup du pub pour la marque Blancpain, qui sponsorise cette compétition monomarque réunissant treize équipes. «La course automobile incarne le dynamisme de la marque, note Marc A. Hayek. Pour une clientèle jeune et sportive, la voile ferait bien l'affaire, mais cette discipline appartient à nos concurrents. En outre, entre un moteur de voiture et un mouvement de montre, la comparaison est intéressante au niveau technologique, dans la recherche de nouveaux matériaux.»
Cependant, pour le pilote, c'est de passion avant tout qu'il est question. «Ma passion pour la course automobile est d'abord une passion pour le sport, la course, la compétition. Avant le sport motorisé, j'ai commencé à 11 ans par le vélo, en championnat. Puis par le moto-cross, la course automobile. Je ne pensais pas trouver avec la voiture les mêmes sensations qu'avec la moto.» Et Marc A. Hayek de terminer par un hommage à sa grand-maman: «J'ai toujours eu le soutien de ma grand-mère. C'est elle qui m'a accompagné et qui m'a encouragé.»
