Nicolas Hayek 1928-2010

La saga d'un entrepreneur à plusieurs vies.


Bilan - 30 juin  2010

Stéphane Benoit-Godet
Fabrice Delaye 
Jean-Philippe Buchs

Swatch Group_328528_0

 

Nicolas Hayek a inventé le luxe abordable, créé un outil industriel hors normes et donné des moyens aux chercheurs pour travailler sur le moteur du futur. Au-delà, il a insufflé l'esprit d‘entreprise à un pays qui régulièrement doute de lui-même. L'homme qui vient de disparaître laisse un patrimoine gigantesque à la Suisse.

Savait-il que sa dernière heure venait de sonner? Nicolas Hayek, le roi de l'horlogerie suisse est décédé à 82 ans lundi 28 juin 2010 au siège de Swatch Group à Bienne.Parti de rien, ce diplômé en physique et mathématique de l'Université de Lyon et natif du Liban en 1928 avait fait de la Suisse sa patrie de coeur et de l'horlogerie l'expression de son talent. Il fut un entrepreneur à plusieurs vies. C'est le catalyseur du sauvetage de l'horlogerie suisse qui menaçait de périr sous les coups de boutoir des concurrents asiatiques à la findes années 1970. Il fut aussi l' inventeur de la montre pas chère et branchée qui annonçait avec vingt ans d'avance la notion de «luxe abordable » que remettront plus tard au goût du jour Mini et Nespresso dans des domaines aussi différents que l'automobile et le café.Une idée qui permit de faire tourner les machines de l'horlogerie suisse, d'utiliser puis de perfectionner et d'agrandir un outil industriel de premier plan. «Si vous me demandez ce qu'est le luxe je vous dirai que la Swatch - une pure création qu'il se trouve que nous fabriquons nous-mêmes-est déjà une montre de luxe», s'amusait-il à dire.La pique visait des concurrents opportunistes qui s'étaient lancés ces dernières années dans le créneau du très haut de gamme avec des prix indécents alors que ces derniers ne faisaient souvent qu'assembler des composants achetés… au Swatch Group. Et tant d'autres marques qui faisaient peu ou prou la même chose et que le patriarche avait voulu contraindre à diverses reprises de devenir indépendantes de son entreprise.

Il fut surtout l'industriel qui a toujours cru que les ingénieurs et les usines pouvaient apporter non seulement du travail à une population mais aussi un avenir acceptable tout en répondant aux défis de l'humanité par des idées et des réalisations techniques. En ce sens, son projet Belenos de moteur propre comptait parmi les buts qui lui tenaient le plus à coeur.La population lui reconnaissait ses multiples talents:adoré en France, le second pays qu'il respectait le plus après la Suisse, adulé chez les Helvètes – comme il nommait ses compatriotes–il a su donner un exemple positif de l'entrepreneur qui crée de la richesse et s'engage pour des causes qui lui tiennent à coeur. Sa réussite ne l'a jamais distancé des préoccupations de la population et il gardait un mode de vie simple: le siège de Swatch Group à Bienne n'a rien à voir avec les quartiers généraux habituels des autres entreprises de luxe et le bureau du président brille par un certain capharnaüm émotionnel puisque s'y trouvent mêlés des photos et des documents qui témoignent d'une vie de roman.

«Il a des compétences hors normes dans six ou sept domaines, quand certains passent pour des génies quand ils sont très bons dans une ou deux discipline, s'enthousiasmait Jean-Claude Biver de Hublot au cours d'une interview avec Bilan lors du dernier Baselworld. Il bat tout le monde dans le commerce, le marketing, les finances, l'industrie, le produit, la négociation. Et vous pouvez même rajouter le légal tant je l'ai vu renvoyer des avocats à leurs chères études.» C'est simple nous répétait à l' envie il y a deux mois le patron de Hublot qui appartient au français LVMH, «si je devais retravailler dans un groupe, je travaillerai pour Hayek».

A la fin, Nicolas Hayek laisse un patrimoine gigantesque. A la tête du numéro un mondial de l'horlogerie, il présidait il y a encore quelques jours 25 000 personnes et un portefeuille demarques d'exception que ce soit Breguet, qu'il dirigeait lui-même avec gourmandise, Omega - quasiment synonyme de «montres» en chinois, le marché le plus prometteur de cette industrie – Blancpain avec à sa tête son petit-fils Marc- Alexandre, ou encore Tissot avec à sa barre François Thiébaud, fidèle parmi les fidèles auprès de «Papy Hayek» comme le surnommait affectueusement ses troupes. Et des projets à foison dont beaucoup lui survivront, que ce soit dans le domaine horloger, énergétique ou politique.

Du point de vue patrimonial, la dernière édition des 300 plus riches de Bilan classait la famille Hayek entre 3 et 4 milliards de francs de fortune, en forte hausse (+1,5 milliard de francs), tant Swatch Group avait intelligemment fait face à la dernière crise horlogère. Malgré un retournement violent de tendance où les exportations horlogères avaient brusquement chuté de près de 30% en 2009 après des années de croissance soutenue, Nicolas Hayek s'était montré d'un optimisme sans faille, soutenu par l'activisme de son fils Nick, CEO du groupe. Les faits lui ont donné raison. Le chiffre d'affaires de la «terrible» année 2009s'est finalement élevé 5,4milliards de francs pour un bénéfice certes en recul de 8,9% mais qui atteignait 763 millions de francs, bien au-delà des prévisions. Un joli pied de nez aux analystes qu'il détestait.

MÉCÉNAT

Par Brice Lechevalier, rédacteur en chef de GMT«Nous devons préserver notre patrimoine»
Conserver l'héritage culturel européen était devenu une priorité pour Nicolas Hayek. Pratiquement un an jour pour jour, Nicolas Hayek nous ouvrait les portes du Louvre. Tout l'été, l'aile Sully consacrait à l'oeuvre d'Abraham-Louis Breguet une rétrospective à travers plus de 150 pièces sous le thème «Un apogée de l'horlogerie européenne». Avec l'art de la mise en scène caractéristique de Nicolas Hayek, dont les poignets recouverts de montres resteront dans les anales, la soirée s'était conclue par un dîner aux chandelles sous la pyramide de verre au cours duquel il déclarait en serrant le poing: «Préserver le patrimoine culturel mondial est un investissement pour nous tous, pour nos enfants et nos petits enfants. C'est notre devoir à tous de le faire, ce n'est pas qu'une histoire de passé, mais d'avenir aussi. Nous devons soigner et conserver la beauté en Europe». Le PDG de Breguet commentait ainsi sa décision de financer la restauration de l'aile Louis XIV du Louvre. Sauveur d'une industrie horlogère suisse qu'il trouvait parfois ingrate, le créateur du groupe horloger le plus puissant du monde venait au secours de la culture depuis sa reprise de Breguet au tournant du IIIe millénaire. Son partenariat avec le Musée de l'Hermitage à Saint-Pétersbourg en 2004 avait précédé son impressionnant engagement en faveur du château de Versailles initié en 2007. Il a ainsi apporté plus de 7 millions de francs pour la restauration du Petit Trianon car Breguet était déjà l'horloger de Marie-Antoinette. Mais Nicolas Hayek préfèrait expliquer sa démarche par sa vision de l'entrepreneuriat. Se situant «loin d'une économie de finances qui détruit les richesses», ce patron voulait incarner un «entrepreneur créateur». «Pour moi, un chef d'entreprise est un passager à bord de notre planète. Il doit tout faire pour que cela dure.»

 

CHRONOLOGIE TROIS DÉCENNIES D'INNOVATIONS1983
Pour éviter un naufrage à l'horlogerie suisse, un certain Nicolas Hayek propose de fusionner les deux grandes entreprises du secteur sous le nom de Société suisse de micro électronique et d'horlogerie (SMH).

1983
Lors de son lancement le 1er mars, beaucoup se moquent de cette montre en plastique. Pourtant, la petite Swatch à 50 francs deviendra très vite une grande source de profits.

1990
Avec l'idée de reproduire le concept et le succès de la Swatch, il lance le projet d'une petite voiture écologique: la Swatchmobile. Comme les choses ne se présentent pas comme il le voulait, il vend ses parts de Smart à Mercedes en 1998.

1998
SMH devient Swatch Group avec un portefeuille de marques parmi les plus prestigieuses.

1999
Portant une cravate aussimini que large, Nicolas Hayek présente son étude de faisabilité sur Expo.01. Et annonce que la situation est désespérée, qu'il faut «former un état-major de bataille» pour s'en sortir. «Et gagnons». C'est la fin de Jacqueline Fendt.

2007
Toujours convaincu par l'idée d'une voiture propre, Nicolas Hayek se lance dans l'aventure d'un moteur à pile à combustible et fonde la société Belenos Clean Power.

2008
Le président de Swatch Group n'a pas de mots assez durs pour condamner ces banquiers «qui sont prêts à faire de l'argent n'importe comment, même si c'est illégal».

2009
Alors que certaine marques débauchent, Nicolas Hayek se refuse à licencier ne serait-ce qu'un employé pour motifs économiques.Swatch Group_328528_1

Marque