WORLDTEMPUS - 29 juin 2010
Mathilde Binetruy
« Je ne travaille pas…je m'amuse huit à quatorze heures par jours ! » Telle est la réponse que Nicolas G. Hayek, opposait dans son livre d'entretiens avec Friedemann Bartu (Au-delà de la Saga Swatch –Editions Albin Michel), quand ce dernier lui demandait combien de temps il consacrait à son travail. Et, c'est précisément dans son bureau que, le Président et administrateur délégué du Conseil d'administration du Swatch Group, est décédé hier à 82 ans, victime d'une crise cardiaque.

Nicolas G. Hayek a tiré sa révérence
L'homme qui a vu le jour à Beyrouth en 1928, aura été un entrepreneur né. Après des études chez les pères jésuites, il obtient une licence en mathématiques et physique à l'université de Lyon. Il rencontre sa femme à Zurich, dont le père possède une fonderie spécialisée dans la fabrication de freins de wagons des trains suisses et à la tête de laquelle il est propulsé, lorsque son beau-père est victime d'une attaque cérébrale. En 1963, il fonde son cabinet de conseil Hayek Engineering, à Zurich, qui emploie 250 consultants au bout d'un an. Il obtient à ce moment-là la nationalité suisse. Il devient un consultant de l'industrie du pays, œuvrant aussi bien pour Nestlé que pour l'armée.
Swatch, une success story
C'est dans ce cadre qu'il est sollicité, au début des années 1980, pour réaliser un état des lieux de l'industrie horlogère suisse, anéantie par la concurrence du quartz japonais. Conseiller de deux sociétés aux bords de la faillite (SSIH et Asuag), il recommande alors la fusion des deux entités et surtout le lancement d'une montre « à bas prix, de haute qualité, artistique, émotionnelle et Swiss made ». Ce qui reste encore aujourd'hui comme l'Arche de Noé horlogère : l'avènement de la montre Swatch.
En quelques années, le groupe dont il prend la présidence – Swatch Group - devient un empire qui comprend 19 marques de montres, telles qu'Omega, Breguet, Tissot et Blancpain. Un éclectisme qui a fait la gloire et la fortune de l'homme. En 2009, l'empire pesa un chiffre d'affaires de 5,421 milliards de francs suisses, emploie 24'000 personnes dans plus 50 pays.
Esprit pionnier
Dès hier soir, à l'annonce de sa disparition, les réactions se sont multipliées en Suisse pour rendre hommage au pionnier qu'il était. Le CEO de Hublot, Jean-Claude Biver, a salué « un faiseur d'idées. Eternel optimiste qui était également dur en affaires », sur la Radio suisse romande. Le président de la Fédération de l'industrie horlogère suisse (FH), Jean-Daniel Pasche, cité par l'Agence ATS, a regretté lui une personnalité « hors du commun ».
Son fils Nick, qui occupe les fonctions de directeur général du groupe depuis 2003, serait dans une position idéale pour succéder à son père, selon les experts. A lui d'inventer la bonne utilisation des recettes paternelles sus léguées.
Nicolas G. Hayek en dates
1928: Naissance à Beyrouth d'une mère juive libanaise et d'un père américain, dentiste et professeur à l'université américaine de Beyrouth.
1940: Ses parents déménagent en France.
1948: Licence en mathématiques et physique à l'université de Lyon.
1949: Rencontre sa femme, dont le père possédait une petite fonderie spécialisée, entre autres, dans la fabrication des sabots de freins des wagons CFF, occupant 20 personnes, installée à Kallnach. Lorsque son beau-père, Edouard Mezger, fut victime d'une attaque cérébrale, la famille lui demanda de gérer les affaires. Grâce à une stratégie de marketing audacieuse, il réussi une vente de sabots de freins aux CFF, ce qui permet à l'entreprise d'acheter ses bâtiments.
1963: Fondation de la société de conseil Hayek Engineering Inc. à Zurich. Il emploie 250 spécialistes expérimentés dans un grand nombre de secteurs. Il sera beaucoup sollicité pour analyser l'état de nombreuses administrations, publiques ou privées : CFF, télévision, ville de Zurich, Ringier, Edipresse, Tages-Anzeiger, armée suisse (char d'assaut Léopard 2), Nestlé, Brown Boveri, CFF, SSR, Ecole polytechnique, Renault, BMW, Siemens, Hitachi, ...
1983: Fusionne de SSIH, détenteur des marques Omega et Tissot et Asuag, détenteur des marques Longines, Rado, ETA (composants). Naissance de la Swatch.
1986: Fusion sous le nom de Société suisse de microélectronique et d'horlogerie (SMH).
1995: Le chancelier allemand Helmut Kohl le nomme membre du Council for Research, Technology and Innovation for the future of Germany and Europe.
1998: La SMH prend le nom de Swatch Group.
2003: Il transmet la direction du Swatch Group à son fils G. Nicolas Hayek (Nick), mais reste président du conseil d'administration.
La famille
Le frère, Sam G. Hayek, ancien directeur du groupe Sibra (bière Cardinal).
La sœur, Mona Karam (née Hayek), veuve de l'architecte Libanais Joseph Philippe Karam.
Le fils, G. Nicolas Hayek (Nick Hayek), actuel directeur Général du Swatch Group, membre du conseil d'administration.
La fille, Nayla, membre du conseil d'administration.
Le petit-fils, Marc A. Hayek, membre du Management Board du Swatch Group et CEO de Blancpain.
L'empire
Le Swatch Group, c'est : 5,421 milliards de francs suisses de chiffre d'affaires brut et un bénéfice net de 763 millions de francs suisses en 2009, 24'000 personnes dans plus de 50 pays, 160 manufactures et 19 marques de montres et bijoux.
Les marques du Swatch Group
Breguet, Blancpain, Glashütte Original, Jaquet Droz, Léon Hatot, Omega, Tiffany & Co., Longines, Rado, Union Glashütte, Tissot, ck watch & jewelry, Balmain, Certina, Mido, Hamilton, Swatch, Flik Flak, Endura et Tourbillon.
Les sociétés de production du Swatch Group
DYB, ETA, Frédéric Piguet, Valdar, Nivarox-FAR, Comadur, Rubattel et Weyermann, MOM Le Prélet, Deutsche Zifferblatt Manufaktur, Universo, Favre et Perret, Manufacture Ruedin, Lascor, Meco, Swatch Group Assembly, EM Microelectronic, Lasag, Renata, Microcomponents, Micro Crystal, Oscilloquartz et Swiss Timing.
La saga Swatch
Années 70, l'horlogerie suisse est moribonde. Les industriels ont sous estimés la concurrence japonaise : les montres à quartz y affichent une précision qui pèse lourd mais un coût gonflé à l'hélium. Nicolas G. Hayek est mandaté pour prendre le pouls de la crise. Son constat est sans appel : de son Olympe horlogère, la Suisse n'a pas vu venir la menace des montres accessibles. Partant du principe qu'une industrie ne peut survivre sans s'appuyer sur des volumes, il fusionne deux sociétés à l'agonie, SSIH, propriétaire des marques Omega et Tissot, et Asuag, détenteur de Longines, Rado et notamment des composants ETA. Il a de pair une idée de génie : concevoir une montre mixte, au mécanisme simplifié et au prix de revient abordable (50 francs suisses, soit 38 euros pour l'époque). La Swatch voit le jour en 1983, après quatre années de réflexion. Fabriquée en série, elle ne contient que 51 pièces, au lieu de 91 pour les mécanismes à quartz. En plastique, étanche, elle est résistante aux chocs et d'une parfaite précision. Toujours au fait des dernières tendances, elle sera écoulée à plus de 400 millions d'exemplaires partout dans le monde, sauvera l'industrie horlogère suisse de la faillite et dressera ad vitam des lauriers à son créateur. La recette du succès qui s'origine de plastique ira jusqu'à l'anoblir quelques années plus tard comme roi de la montre de luxe. Elle nous est aujourd'hui transmise comme un legs, une Seconde Watch.