Le paradoxe de la haute horlogerie

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Le déplacement du rendez-vous horloger à Genève était parti d'un ajustement technique. C'est aujourd'hui une réussite stratégique. C'est la baisse de la fréquentation qui en témoigne.


L'Agefi - 12 janvier 2011

Propos recueillis par Stéphane Gachet



Genève sera pour la 21e fois de son histoire la capitale de la haute horlogerie. Le rendez-vous international SIHH (Salon international de la Haute Horlogerie) se tiendra du 17 au 21 janvier. Une date qui n'a rien d'anodin. Pour la troisième fois le salon ouvre ses portes en janvier. Pour la troisième fois, Genève tient le pari du décalage avec la foire de Bâle, Baselworld, qui se déroulera fin mars. On se souvient du vif débat que le choix du découplage des deux événements avait provoqué. Personne n'a vraiment pris la peine depuis de dresser le bilan de cette décision, partie d'un ajustement technique (problème de calendrier avec Palexpo, Genève) et devenue une opportunité stratégique majeure.

On pourrait s'attendre à jauger le succès ou l'échec de l'opération sur l'évolution de la fréquentation. C'est bien le cas, mais pas dans le sens que l'on pourrait imaginer. Fabienne Lupo, présidente de la Fondation de la Haute Horlogerie (mandatée pour l'organisation du SIHH), détaille même une situation paradoxale, où le succès se mesure sur une certaine baisse de la fréquentation. Signe d'un retour légitime au positionnement naturellement exclusif et sélect du SIHH, destiné dès l'origine à se distinguer de Bâle et de sa popularité galopante.

Le choix d'exposer au mois de janvier est désormais une option concertée, réclamée par les 19 marques exposantes du SIHH, qui y trouvent plusieurs avantages, en termes de distinction, surtout en termes de planification de la production et de la distribution. L'option est également saluée avec toujours plus d'évidence par une frange toujours plus importante du secteur. Genève confirmera cette année encore sa position phare pour les indépendants et les nouvelles marques, qui tiennent leur rendez-vous annuel en marge du SIHH. Un signal que Fabienne Lupo lit comme la confirmation de l'intérêt de tenir salon en janvier, à Genève.

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Stéphane Gachet: Quels sont les véritables effets du décalage avec Baselworld?
Fabienne Lupo: De manière directe et voulue, nous avons ainsi pu rétablir la logique de fréquentation qui est celle du SIHH, dont la vocation a toujours été d'être un salon privé, réservé aux professionnels. En découplant Genève et Bâle, nous avons retrouvé notre positionnement naturel, exclusif, réservé aux meilleurs détaillants et journalistes spécialisés.

Concrètement, cela signifie-t-il augmentation ou diminution de la fréquentation?
Nous avons enregistré un recul très net de la fréquentation depuis le changement de dates, d'environ 10 à 15%, malgré la hausse enregistrée en 2010.

Paradoxalement, vous considérez cela comme une réussite stratégique?

En effet. Il s'agit clairement du reflet de la volonté des exposants, attachés à la formule originelle du salon.

Cela signifie-t-il que le SIHH fut un temps trop fréquenté?
Durant les années précédant le changement de date, nous avons enregistré une hausse de la fréquentation, de l'ordre de 10-15% par an. Ce qui contredisait en réalité la logique du rendez-vous genevois, uniquement ouvert sur invitation des marques exposantes.

Ce qui n'était à l'origine qu'une mesure technique est donc devenu un véritable enjeu?
D'une certaine manière, c'est bien le cas. L'enjeu est important, mais au départ, le changement de date n'était qu'un ajustement de calendrier. Les dates de Baselworld avaient été modifiées, mais les nouvelles dates n'étaient pas compatibles avec les disponibilités de Palexpo, où se tient le SIHH. Au plus proche, l'écart aurait été de deux semaines. Impossible. Nous avons préféré dissocié complètement l'événement genevois.

L'option était tout de même risquée.
C'était un pari, d'autant plus que l'exercice 2009 se présentait en pleine crise. L'exercice s'est pourtant bien déroulé. En étant programmé très tôt dans l'année, nous avons réussi à passer en quelque sorte entre les gouttes.

Le découplage avec Bâle est donc une formule désormais établie?
Nous allons en effet conserver cette option. Le décalage avec Bâle importe d'ailleurs moins que le fait de conforter l'identité propre du salon. Surtout d'exposer plus tôt dans l'année. Toutes les marques sont ravies du timing et confortées dans ce choix: janvier est beaucoup mieux adapté, en termes de gestion de production et de livraison. Le seul bémol reste l'ajustement au calendrier asiatique. Le nouvel an chinois est une fête mobile. Elle tombe en février cette année, mais en janvier en 2012.

A quoi faut-il s'attendre cette année, en termes de fréquentation, alors que l'industrie a marqué l'exercice 2010 par un assainissement en profondeur de la distribution, en particulier sur le segment haut de gamme?
Le salon reste une plateforme aux services des marques exposantes. Il faut donc s'attendre à ce que l'édition 2011 accompagne l'évolution de la distribution. Le niveau d'inscription est pour l'instant équivalent à celui de 2010 (qui s'est clos avec 12.500 visiteurs), avec peutêtre une légère augmentation.

En 2010, le SIHH a créé la surprise en accueillant deux nouvelles marques. Est-ce le signe d'une volonté d'élargir le spectre des exposants, pour l'heure toujours très concentré sur les marques du groupe Richemont?
Nous ne cherchons pas à recréer ce que nous avons voulu fuir. Nous restons attachés à une croissance maîtrisée dans le temps, conformément à la volonté du Comité des exposants du salon.

Le fait d'avoir intégré des indépendants comme Richard Mille et Greubel Forsey signale-t-il toutefois une ouverture de la haute horlogerie vers la nouvelle horlogerie?
La Fondation de la Haute Horlogerie (dont l'organisation du SIHH est l'un des mandats) a notamment pour mission de définir la haute horlogerie et d'en promouvoir les valeurs et le savoirfaire. C'est une question qui revient souvent et dont la réponse reste complexe.

Toujours plus de labels s'inscrivent dans la tendance aux segments supérieurs et se revendiquent de la haute horlogerie. Que faut-il en penser?
C'est une évolution que nous prenons en compte. Beaucoup de créateurs indépendants font partie du périmètre de la haute horlogerie. L'analyse du produit est évidemment essentielle, mais indissociable de la notion de pérennité et donc de la marque qui est derrière le produit, qui doit être capable d'assurer la maintenance «éternelle». Une question que l'on pourrait se poser par rapport aux marques qui se créent aujourd'hui.

Autre élément qui intrigue toujours: comment lire l'expansion du SIHH «off», qui attire toujours plus d'exposants en périphérie du salon originel?

L'attirance pour Genève n'est pas nouvelle. Il y a toujours eu des rendez- vous en dehors du salon.

Le phénomène a pourtant pris de l'ampleur depuis le décalage avec Bâle, notamment avec la mise sur pied du GTE (Geneva Time Exhibition), qui joue sa seconde édition cette année.
Le phénomène a effectivement été augmenté depuis le passage au mois de janvier. Ce qui confirme encore une fois l'attrait et la légitimité de Genève.

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