Propos recueillis par Brice Lechevalier

Très peu de marques horlogères voient une femme prendre la direction générale, pourquoi DeWitt et pourquoi vous?
Il arrive que le destin nous donne un coup de pouce. Jérôme de Witt souhaitait recruter pour sa société une personne avec un background fi nancier et des connaissances comptables, il recherchait des compétences autres que la créativité qui est omniprésente dans la maison DeWitt. De mon côté, j'avais justement envie de sortir du milieu bancaire, d'avoir un vrai produit dans les mains, si possible avec de la valeur et esthétiquement réussi. Or, nous nous connaissions et le courant passait bien, ce qui s'est également avéré primordial. Il m'a proposé ce poste, je ne pouvais rêver mieux.
Que gardez-vous de votre expérience bancaire?
L'expérience que j'ai acquise dans le milieu bancaire m'a énormément apporté. En premier lieu, je retiendrai une très grande ouverture d'esprit, car la notion de service est inhérente à ce métier. Je travaillais au trust au sein du private banking, abordant des aspects privés des clients et une multitude de problématiques, qu'il s'agisse de leurs activités professionnelles ou des paramètres liés à leur univers personnel (yacht, jets) et qu'il convient de maîtriser. Le raisonnement s'effectue en permanence à plusieurs niveaux. La structure et la méthodologie s'avèrent donc primordiales. En fait, on ne s'en rend pas compte car on baigne dedans tous les jours, mais cette rigueur et ces procédés constituent une excellente formation.
Quelle fut votre première impression en arrivant dans l'univers horloger?
Tout d'abord je fus frappée par la différence de rythme. Si l'on souhaite bien faire son travail dans la banque, il faut se montrer super-réactif. Dans l'horlogerie, bien faire son travail implique de laisser du temps au temps. La haute horlogerie exige une méticulosité et un savoir-faire très impressionnants. Par ailleurs, dans la banque les collaborateurs sont interchangeables. Ici, l'horloger est beaucoup plus important. Au sein d'une même maison horlogère règnent en outre de très nombreux métiers différents, nous en avons ainsi une trentaine chez DeWitt.

Quel parallèle tirez-vous entre ces deux mondes?
La haute horlogerie et la banque privée partagent un point capital : le client fi nal. Or, vu sous cet angle, le métier présente beaucoup de similitudes. Beaucoup de mes clients bancaires étaient d'ailleurs collectionneurs de montres et ont suivi l'évolution de ma carrière en me faisant un petit signe. Là où les choses diffèrent cependant beaucoup, c'est dans l'art de les attirer. Les banquiers ne font pas rêver et ils doivent rester beaucoup plus discrets que les horlogers. L'industrie horlogère peut compter sur un arsenal marketing tout simplement inimaginable dans le private banking!
Quel est le principal challenge de la maison DeWitt ces prochaines années?
Au-delà de la crise actuelle, le plus gros challenge de notre maison réside dans la verticalisation de notre production, déjà engagée, et notamment dans l'intégration de nos propres mouvements. Si elle est en bonne voie de manière opérationnelle, elle s'avère être une source de réfl exion essentielle quant à son aboutissement et son exploitation en terme de communication, surtout à la lumière de la conjoncture économique que nous traversons. Est-on ainsi sûr qu'un mouvement manufacture constitue une plus-value aux yeux du client lorsqu'il existe déjà un mouvement sur le marché qui a fait ses preuves? Quel sens donner à notre démarche, et à la demande du client en matière de perfectionnement mécanique? La création de nos propres cadrans a permis de répondre en partie à ces questions car les innovations et les fi nitions incroyables apportées par DeWitt ont conquis les clients. Il faudra réaliser les mêmes prouesses pour les boîtiers, et leurs contenus, en leur donnant du nouveau.

Et d'après vous quel est le principal challenge de l'industrie horlogère suisse en général?
Dans la situation économique actuelle je dirais que son plus gros atout réside dans son faisceau de savoir-faire, concentré dans une région géographique donnée. C'est un savoir-faire unique au monde et l'industrie horlogère suisse doit absolument le maintenir. Elle pourra alors rester compétitive quelle que soit la compétition internationale. Or beaucoup de fournisseurs sont aujourd'hui fragilisés car ils ont effectué de gros investissements alors que la demande peine à suivre ces temps-ci. L'industrie pourrait tendre à plus de dialogue et plus d'unité dans le but de préserver notre environnement et notre avance sur le reste du monde.
Dans quels pays se situent vos principaux clients?
Nos clients sont répartis dans le monde de manière assez équilibrée. La région la plus importante reste pour l'instant l'Asie, suivie du Moyen-Orient, puis des pays d'Europe de l'Est. Les Etats-Unis venaient juste derrière mais ont dorénavant été dépassés par l'Europe.
Quelle est votre montre DeWitt favorite? Pourquoi?
Le modèle que je préfère est le Quantième Perpétuel Bi-Rétrograde. Non seulement il s'agit d'une montre que je trouve très belle, mais surtout la complication du quantième perpétuel me fascine: comment les horlogers parviennent-il à tenir compte des dates de chaque mois et des années bissextiles dans un si petit mécanisme et à faire en sorte qu'aucun réglage ne soit nécessaire pendant un siècle? Un tel degré de complexité me fascine littéralement et je m'assois souvent avec eux pour les contempler lorsqu'ils réalisent une telle prouesse.

Avant de travailler chez DeWitt, quelle était votre marque de montre préférée?
Vous n'allez pas me croire mais avant de travailler pour la maison DeWitt j'aimais déjà ses garde-temps ! Par ailleurs j'avais un faible pour les montres créées par Harry Winston, et les complications poétiques de Van Cleef & Arpels m'ont également séduite. Si ces montres m'ont fait rêver, mon budget m'a permis d'y résister ! A la banque, je portais une Cartier ou une IWC.
Et votre marque de bijoux?
On peut dire que j'ai flashé sur les collections de très haute joaillerie de Chanel à l'occasion d'une soirée privée mais, pour garder les pieds sur terre, j'aime aussi beaucoup les créations nettement plus abordables de Pasquale Bruni.
