A la Côte-aux-Fées, comme dans tout le canton de Neuchâtel, le nom Piaget est relativement commun.

Les secrets du métier
En outre, comme on l'a vu, le métier d'horloger a toujours été très répandu dans la région; en analysant ces deux phénomènes, on peut aisément imaginer qu'il existait plusieurs horlogers Piaget bien avant 1874. Le musée Piaget abrite ainsi quatre montres signées Piaget, datées entre 1820 et 1836, donc antérieures à la fondation de la Maison. L'une d'entre elles, de 1825, porte même sur son cadran, le lieu de sa fabrication : La Côte-aux-Fées. Il n'est, par conséquent, pas hasardeux d'envisager que l'artisan ayant fabriqué cette belle montre de poche, avec répétition des heures et des quart quarts d'heure, était un parent du jeune Georges.Ce dernier, en bon habitant de la Côte-aux-Fées, avait un tempérament complexe où se mêlaient le pragmatisme de l'habile artisan et l'imagination aventureuse du rêveur. Lorsqu'il était jeune homme, il aspirait à une vie hardie de voyageur, voulant quitter la Suisse pour découvrir l'Amérique et le Canada. Cependant les moyens de sa famille le lui permettant pas, Georges abandonna ses rêves et s'adapta rapidement aux nécessités de la réalité.Il entra en apprentissage dans le petit atelier d'un horloger des Bayards, tout près de chez lui, et il acquit en peu d'années la maîtrise des secrets du métier. Parmi ceux-ci une importante innovation technique : l'échappement à ancre qui avait été découvert depuis peu et qui allait connaître un grand succès. Le maître d'apprentissage du jeune Georges était un planteur d'échappements, c'est-à-dire un artisan spécialisé dans la fabrication et la mise en oeuvre d'un élément qui, parmi tant d'autres, constitue le plus indispensable aux grandes manufactures d'horlogerie. Le métier qu'il avait appris promettait donc de porter ses fruits.Oeuvres et enfants
Georges Piaget obtint ainsi d'excellents résultats. En 1911, lorsque son propre atelier dut être abandonné pour de plus vastes locaux afin d'accueillir tous ses nombreux employés, son nom était déjà célèbre chez toutes les marques genevoises importantes. Georges et ses aides ne fournissaient pas seulement des échappements mais ils fabriquaient aussi des composants de mouvement. Avec le temps, les Piaget se spécialisèrent même dans la fabrication de mouvements complets et même de montres terminées, sur lesquelles les manufactures se bornaient à graver leur propre marque.Ce travail, extrêmement qualifié, était ainsi effectué humblement, dans un anonymat absolu. Pendant des décennies, la Maison Piaget ne signa aucune des pièces fabriquées, ni montres, ni mouvements. Les seuls 'produits' Piaget portant officiellement le nom du chef de famille étaient ses enfants. Dans ce domaine aussi, sans doute à la faveur des longues nuits d'hiver, les habitants des vallées du Jura faisaient preuve de leur intense activité.En 1885, Georges qui avait épousé Emma Bünzli en 1881, avait déjà quatre héritiers, dont trois garçons, un début prometteur puisqu'il eut, en tout, quatorze enfants.A l'époque, l'habitude voulait que habitation et atelier soient sous le même toit (l'habitation au rez-de-chaussée, l'atelier dans les étages supérieurs, bien éclairés), tout le monde vivant et travaillant ensemble. C'est ainsi que, en 1911, au moment du déménagement des ateliers, la plupart des enfants de Georges étaient en âge de se marier.Dans le Jura suisse où, conformément à la morale calviniste, la paresse est le plus grave des pêchés et la parcimonie la reine de vertus, règne un autre principe de fer : le talent vaut toujours plus que tout droit acquis par la naissance. Les habitants de ces vallées sont en effet constamment enclins au pragmatisme et à l'efficacité
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De gauche à droite: Edouard, John, William et Timothée Piaget
Ainsi, toujours en 1911, lorsque Georges, qui avait alors 56 ans, décida de passer la main, ce fut le jeune Timothée qui lui succéda. Pourtant il n'était que le quatrième enfant et le troisième des garçons mais il était aussi l'horloger le plus habile de la nichée. Par la même occasion, la petite entreprise familiale se transforma en une société en nom collectif dont faisait partie Georges lui-même, son frère William et, en plus de Timothée, les deux fils aînés, Edouard et Georges.
De la campagne à la ville
Lorsque, pendant l'entre-deux-guerres, le petit atelier du père Piaget (qui meurt à soixante-seize ans en 1931) devient une entreprise importante, encore inconnue du grand public mais renommée auprès des manufactures genevoises d'horlogerie, Genève s'étend aussi et, bien qu'apparemment endormie sur les bords étincelants de son lac, elle est désormais une ville internationale.Un certain cosmopolitisme a toujours fait partie de son caractère depuis que, au début du XVIe siècle, la ville accueillit les Huguenots français fuyant les persécutions de leur roi catholique. Le fait que, au siècle des Lumières, Genève ait 'prêté' à la France Jean-Jacques Rousseau, son fils illustre, en constitue le meilleur témoignage.Vie sociale élégante
Cette vocation internationale est consacrée par la signature, en 1864, de la première Convention de Genève sur le traitement des prisonniers de guerre. Quelques années plus tard, la grande Exposition de 1896 contribuera à donner un visage plus moderne et dynamique à la ville mais son rôle de capitale supranationale sera célébré après la première guerre mondiale, par la création de la Société des Nations.A Partir de 1920 commence à s'organiser une vie sociale intense et élégante autour du monde politique appelé à Genève par cette nouvelle institution. La ville connaît du même coup une époque de splendeur.Les montres et joyaux, pour lesquels Genève a toujours été spécialisée, attirent en outre une clientèle internationale de haut niveau. Les quais le long du lac, vastes et bien aérés, resplendissent de vitrines dans lesquelles scintillent l'or, les pierres précieuses, les diamants.Plus encore que le vieux Georges, qui, à cause du diabète, avait perdu la vue dix ans avant de mourir, ce spectacle fascine ses enfants. A cette époque, les Piaget avaient à Genève tous leurs clients les plus importants : les marques d'horlogerie fameuses et les joailliers de toutes les cours du monde. Ils s'y rendaient donc très souvent.Qui sait ? Peut-être Timothée fut-il le premier à rêver devant ces vitrines où les montres se muaient en joyaux miroitant de lumière, le premier à concevoir le projet audacieux qui transformera, quelques années plus tard, l'atelier de la Côte-aux-Fées en la plus célèbre maison productrice de montres-joyaux du monde.
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