Naissance d’une Montre 3 – L’art du «rétro-engineering»

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Cover ©AmauryThomas
Six ans de travail, 11 000 heures de gestes précis: la Chronométrie Ferdinand Berthoud signe, avec Naissance d’une Montre 3, un chronomètre façonné entièrement à la main, sans aucun recours au numérique. Un manifeste de « rétro-engineering » qui ressuscite les savoir-faire d’hier pour transmettre l’art du temps aux générations futures. Entretien avec Karl-Friedrich Scheufele, Président.

Yannick Nardin, WorldTempus – Qu’est-ce qui vous a convaincu d’engager autant de ressources et d’années dans un projet aussi atypique, réalisé intégralement à la main et sans assistance numérique ?

Karl-Friedrich Scheufele – C’est indéniablement un projet atypique, même un peu fou. Je suis passionné par les métiers et convaincu qu’il faut les faire vivre et progresser. Le travail manuel est à l’origine de tout, mais nous l’avons en partie perdu avec l’arrivée du digital. De là est née l’idée de s’inscrire dans l’esprit de Naissance d’une Montre (1 et 2 ndlr), mais d’une façon plus large: réunir un groupe d’artisans, chacun expert de sa spécialité, dont beaucoup sont jeunes, pour qu’ils redécouvrent les méthodes d’autrefois. Nous avons donc créé un atelier équipé de machines des années 1950-1960. De ce pari est née une aventure d’envergure, aboutissant aujourd’hui à une pièce unique, six ans plus tard.

La maxime « Au temps qui instruit » est au cœur de ce projet. Comment espérez-vous que Naissance d’une Montre 3 contribue à préserver et transmettre les savoir-faire horlogers?

Nous avons absolument tout filmé et documenté pour que ces connaissances restent accessibles aux artisans de demain. L’atelier perdurera: dix montres suivront ce premier exemplaire, sur cinq ans, et d’autres projets viendront prolonger cette tradition que nous venons de relancer.

Naissance d’une Montre 3 ©Ferdinand Berthoud

Parmi les 11 000 heures de travail, les centaines de composants façonnés à l’ancienne et la coordination de plus de 80 artisans, quel a été le plus grand défi: technique ou humain ?

Les deux! Il a d’abord fallu convaincre chacun de participer. Une belle dynamique s’est vite installée et l’esprit d’équipe a été formidable, rassemblant bijoutiers, boîtiers, graveurs, micro-mécaniciens… Mais nous avons aussi connu des blocages : nous devions sans cesse trouver de nouvelles voies, avec les moyens volontairement limités que nous nous étions imposés. Aujourd’hui, les outils numériques permettent de tout concevoir très vite, mais ici nous avons pratiqué le « rétro-engineering », acquérir des compétences «à rebours». Et nous avons découvert que certaines finitions impossibles avec une machine moderne s’avéraient réalisables à la main.

Comment avez-vous concilié l’hommage aux régulateurs historiques – balancier bimétallique, fusée-chaîne – et les standards de précision exigés par le COSC ?

C’est l’ADN de chaque pièce Berthoud : unir tradition et précision. Nous avons pris le risque d’adopter un balancier bimétallique sans certitude de réussir. Le processus fut complexe, mais la surprise fut immense : ce balancier, inspiré de modèles abandonnés depuis cinquante ans, a dépassé nos attentes en matière de chronométrie. Un vrai cadeau, presque un Noël avant l’heure !

Making of ©Ferdinand Berthoud

Vous dirigez à la fois Chopard et la Chronométrie Ferdinand Berthoud. Que vous apporte ce rôle de « gardien du patrimoine » dans votre parcours d’entrepreneur ?

Deux jalons m’ont marqué: il y a trente ans, la création de notre manufacture L.U.C, quand nous avons conçu notre premier mouvement avec une petite équipe – une véritable start-up. Et aujourd’hui, Naissance d’une Montre 3. L’un n’aurait pas existé sans l’autre : le premier mouvement L.U.C nous a ouvert des perspectives inespérées. Je n’aurais jamais imaginé, alors, que nous lancerions un jour une répétition minutes ou un projet comme celui-ci. Ces accomplissements nourrissent non seulement ma fierté personnelle, mais aussi l’avenir de notre maison familiale.

Dans votre famille, l’horlogerie se transmet de génération en génération. Quelles valeurs souhaitez-vous léguer ?

La transmission, bien sûr, mais aussi la responsabilité d’entrepreneur tournée vers l’avenir, le respect des métiers, des artisans, des clients, et la passion du bel ouvrage : qualité, précision, beauté.

Enfin, si vous deviez retenir une seule image de ces six années ?

Je pense au jour où, pris d’une «crise d’impatience», j’ai défié l’équipe de finir le prototype avant mon anniversaire – qui coïncidait avec l’âge officiel de la retraite! Ce 5 février-là, ils sont arrivés avec la montre fonctionnelle. Un cadeau inoubliable.

Naissance d’une Montre 3 ©Ferdinand Berthoud
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