Quelle est votre relation au temps ?
C’est une très belle question. À titre personnel, j’entretiens une relation apaisée avec le temps. Je crois qu’il est ce qui nous nourrit. Il est la sève qui circule en nous, l’air que nous respirons. Pour moi, le temps, c’est la vie. Je n’ai jamais eu de problème avec le temps qui passe car j’ai toujours apprécié l’époque dans laquelle j’ai vécu. Je n’ai jamais non plus eu de regrets. En tant qu’historien, ma relation au temps est essentielle, puisque je travaille avec lui, en naviguant entre le passé et le présent et en établissant des comparaisons entre les époques.
Être historien, au fond, c’est être un professionnel du temps – ma relation avec lui est donc parfaitement saine. Ensuite, il y a la mesure du temps : le temps est une chose, le mesurer en est une autre.
Justement, en parlant de mesure du temps, une montre historique de la fin du XVIIIe siècle joue un rôle clé dans la collection Tradition.
Oui, absolument. La montre à tact, présentée par Breguet en 1799, occupe une place fondamentale.
Plongeons dans ce chef-d’œuvre historique. Par où commencer ?
Breguet a eu l’idée d’inventer une nouvelle manière de lire l’heure. À l’époque, on pouvait la lire avec les yeux, ou en faire une « lecture » à l’oreille grâce aux montres à répétition. Breguet a imaginé une troisième voie, faisant appel au toucher : les montres dites « à tact ».
Notre collection en conserve de magnifiques exemples, très représentatifs du concept. D’un côté, le système de lecture tactile, avec une flèche qui indique l’heure à l’aide de petits repères disposés sur le pourtour. De l’autre, un couvercle qui, une fois soulevé, révèle quelque chose de particulièrement éclairant : une expression pure du style Breguet, d’une modernité étonnante, avec un petit cadran à 12 heures et un mouvement ajouré autour. C’est précisément cette esthétique qui a donné naissance à la collection contemporaine Tradition : plus de deux siècles plus tard, le design épuré et minimaliste a été transposé au poignet.
Il existe également un lien direct avec une autre montre historique, encore plus ancienne, datant de 1780.
En effet, la montre perpétuelle a également inspiré la collection Tradition, notamment pour la forme de son rotor qui rappelle forte- ment les premiers modèles du genre – autrement dit, les premières montres à remontage automatique conçues par Breguet. Si la Tradition puise son inspiration dans deux sources, son langage esthétique principal reste celui de l’intérieur de la montre à tact, avec le petit cadran et l’architecture ingénieuse du mouvement.
À propos de la fascinante histoire de Breguet – avec des inventions telles que le tourbillon et celles que vous venez de citer, ainsi que les aiguilles Breguet, le spiral Breguet, les chiffres Breguet, le système pare-chute, pour n’en nommer que quelques-unes –, comment expliquer que tant d’inventions aient traversé les siècles ?
C’est une partie de la magie Breguet. L’œuvre d’Abraham-Louis Breguet continue de nous inspirer et nombre des inventions que vous mentionnez existent encore aujourd’hui, en ayant très peu évolué.
Comment l’expliquer ? Bien sûr, on peut invoquer le génie du fondateur, mais j’y vois aussi son sens du design. Toutes ses créations sont des objets d’art, mais aussi des objets fonctionnels, car il y avait toujours quelque chose d’utile. Il a réussi à unir beauté et fonction. C’était aussi un minimaliste : il simplifiait tout, ce qui exigeait une grande ingéniosité, car simplifier revient à repartir de zéro, à tout repenser. Il a ainsi revisité chaque aspect de la technique horlogère, tout en redéfinissant ce que nous appelons aujourd’hui le design et les finitions.
Où cette démarche l’a-t-elle conduit ?
Il a éliminé toute décoration superflue, introduit des boîtiers sobres, sans motifs ni ornements, supprimé les fleurs et les figures alors courantes. En somme, il a tout épuré. Puis est venue une autre idée de génie : l’introduction du guillochage en horlogerie – une technique d’une grande beauté, artistique et en même temps antireflet, qui illustre encore une fois l’équilibre entre esthétique et utilité. À mes yeux, c’est ce qui explique la pérennité de Breguet. Et pour l’historien que je suis, il représente un cas rare, véritablement exceptionnel : il existe peu d’ingénieurs dont les créations sont encore produites, sous une forme presque inchangée, plus de 200 ans plus tard. C’est ce qui fait de Breguet une figure hors du commun.