WORLDTEMPUS – 6 octobre 2011
Giuseppe Melillo
L'horloger genevois Thierry Stern ne manque pas d'assurance ni d'un certain courage. A ce niveau, il en faut pour avouer que, d'entente avec son père, Philippe Stern, il a décidé de ne pas poursuivre des études universitaires après l'école de commerce. «Je n'ai pas rejoint Patek Philippe pour m'occuper de la paperasse mais pour la beauté des montres, confie-t-il. Durant deux ans, il a choisi de se former sur le tas au métier d'horloger à l'Ecole d'Horlogerie et dans les ateliers de production de la manufacture, il a ensuite réalisé des stages dans tous les secteurs de l'entreprise familiale et à l'extérieur. Cet apprentissage lui permet de connaître les secrets et les contraintes de l'art horloger et de voyager souvent à l'étranger pour détecter les tendances du marché.
Décideur précoce
A 41 ans, le jeune patron affiche déjà 20 ans de maison au cours desquels il s'est aussi formé au management en participant au directoire de l'entreprise aux côtés de son père et du directeur général recruté pour l'assister à la direction de la manufacture. «Pendant des années, nous avons pris ensemble les décisions majeures, se souvient-il. Cela m'a permis d'apprendre et de suivre la marche des affaires.»
Autre originalité, bien qu'il aime le sport - planche à voile, ski nautique, montagne - Thierry Stern n'a pas le moindre esprit de compétition contrairement à son père, à qui il a succédé il y a deux ans à la tête de l'entreprise familiale et qui a remporté sept fois le Bol d'or, la traditionnelle régate de voiliers qui voit s'affronter sur le lac Léman une fois par an les grandes fortunes genevoises. Thierry Stern suit tranquillement la course en bateau à moteur… «Je laisse le Bol d'or à d'autres «grands navigateurs», qui ne l'ont jamais gagné mais qui ont les moyens d'investir dans la recherche de nouveaux prototypes», ironise-t-il un brin moqueur.
Projets abandonnés, plaisir intact
Partager le plaisir d'être ensemble dans le sport comme dans la vie professionnelle est plus important pour ce père de deux garçons de 8 et 10 ans que d'être obnubilé par les résultats et la compétition. Passionné de vitesse et de belles voitures, il a récemment invité ses cadres à piloter des bolides sur un circuit. «Je préfère voir capoter un projet majeur et conserver une bonne ambiance dans le groupe que de réussir un projet fantastique sans éprouver de plaisir», confie-t-il.
Peu répandue dans le monde industriel, cette philosophie épicurienne surprend dans un marché horloger où la compétition fait rage et où chaque marque de prestige prétend être la meilleure et produire les montres les plus belles et les plus complexes. Pourtant, elle est sans doute plus efficace dans un marché de niche avec des montres de luxe vendues de 10 000 francs à 10 millions de francs pièces qui se rapprochent plus d'un objet d'art que d'un produit industriel.
Compte-gouttes
Malgré des prix élevés, la marque genevoise n'arrive pas à satisfaire la demande. Pour certains modèles, le client patiente de deux à quatre ans comme avec les Ferrari à la grande époque des collectionneurs. A l'inverse d'autres horlogers, Thierry Stern ne se rend pas à la Foire mondiale de l'horlogerie à Bâle pour faire le plein de commandes. Il y distribue les rares pièces disponibles un peu à la manière d'un Pablo Picasso qui faisait mariner les marchands de tableaux en ne leur livrant sa production qu'au compte-gouttes comme une insigne faveur.
L'enseigne genevoise produit pourtant le nombre déjà faramineux de 45 000 pièces par an, dont 45% écoulées en l'Europe, 15% aux Etats-Unis et 30% en Asie. Même si la demande asiatique en forte croissance le met sous pression, Thierry Stern n'augmentera pas sa production. «Je ne souhaite pas que Patek devienne une machine à produire des montres», signale-t-il. Nous devons rester humains.» L'entreprise a connu un développement exceptionnel depuis son implantation à côté du siège de son concurrent Rolex, à Plan-les-Ouates, banlieue industrielle de Genève. Sous la houlette de Philippe Stern, les effectifs ont décuplé passant de 150 employés à près de 1800 collaborateurs en Suisse, dont 1500 au siège central. Aujourd'hui, après que le marché horloger suisse a enchaîné les records historiques d'exportation, croître à tout prix n'est pas forcément une bonne idée.
Préserver la cote
Pour Patek, qui doit préserver sa cote, la gestion de la rareté est une stratégie qui peut se révéler plus profitable à long terme qu'une hausse de sa production. A titre d'exemple, lors de la récente crise économique aux Etats-Unis, où de nombreux détaillants ont réduit leurs commandes, Patek Philippe n'a pratiquement pas souffert du ralentissement des affaires. Elle a vendu moins de pièces aux USA, mais elle y a écoulé des modèles plus chers. Autre paradoxe: lorsque l'entreprise annonce l'arrêt de production d'un modèle, la demande ne tarit pas, elle explose. Car, une fois sa production terminée, celui-ci deviendra introuvable, ce qui fera bondir son prix dans les ventes aux enchères. Les collectionneurs font ainsi un bon placement sur lequel le fisc ne ponctionne pas de plus-value lors de sa revente.C'est entendu: Patek Philippe n'a pas intérêt à produire davantage de montres, mais elle pourrait gonfler son chiffre d'affaires en griffant des sacs, des foulards ou des briquets comme Cartier ou Bulgari. «Nous ne voulons pas nous diversifier mais rester une marque monoproduit de haut de gamme», confie Thierry Stern. Sans doute pour préserver le privilège du club très privé de sa clientèle à qui Thierry Stern doit également dire non avec tact quand il s'agit de personnaliser un modèle ou de créer un mouvement ou une complication pour un seul client très fortuné. «Il faudrait mobiliser une équipe durant dix ans et nous n'avons ni le temps ni la volonté de le faire.» En revanche, Patek Philippe est la seule marque capable de restaurer toutes les montres qu'elle a fabriquées depuis sa création en 1839, même si ce service après-vente à perpétuité nécessite parfois de sortir les machines de son musée pour usiner les pièces défectueuses selon les règles de l'art.
Thierry Stern, un horloger de tradition
Président de Patek Philippe depuis deux ans, Thierry Stern n'entend pas augmenter sa production malgré un délai d'attente de deux à quatre ans pour certaines montres.
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