Tribune des Arts - Mars 2010
Marco Cattaneo
Depuis fin août 2009, c'est lui qui préside aux destinées de Patek Philippe. Lui, c'est Thierry Stern, bientôt quarante ans – il les célébrera le 9 juillet prochain –, dont vingt au sein de l'entreprise familiale. Il est bien décidé à défendre les valeurs qui ont fait de sa maison l'une des plus prestigieuses du monde horloger. Sans révolution ni remise en cause. La clé, ici, c'est la continuité, et quand on lui demande ce que sera Patek Philippe dans vingt ans, il répond sans hésiter. “D'abord et avant tout, une entreprise familiale et indépendante. Nous ne produirons pas beaucoup plus de pièces mais proposerons un grand nombre de nouveaux calibres, des mouvements compliqués et semi-compliqués, réalisés dans les règles de l'art.”

Héritier d'une longue tradition – il est le représentant de la quatrième génération –, Thierry Stern récuse pourtant le terme de “dynastie”, lui préférant l'expression “esprit de famille”. “Je n'ai pas été éduqué pour gérer un royaume, mais pour faire un beau produit; mon éducation, c'est la transmission d'une passion et de valeurs bien établies”, témoigne-t-il. C'est aussi un long apprentissage qui l'a parfaitement préparé à sa nouvelle fonction: “Diriger une entreprise, c'est d'abord savoir s'entourer, accepter de ne pas être le plus compétent dans tous les domaines, se profiler plutôt comme un généraliste passionné.”
Né à Genève, il grandit au bord du lac, à Anières. Même s'il habite désormais Vessy, – pour être proche de sa manufacture plutôt que du Léman –, il a gardé pour ce coin de la rive gauche une affection particulière. “J'adore prendre un café à la Tour Carrée, en été. Regarder les bateaux passer et m'offrir un moment de calme est devenu pour moi le luxe extrême.” Un luxe dont il avoue avoir besoin pour “garder les pieds sur terre”.
“A l'école, j'étais plutôt flemmard ”
Il n'a pas seize ans lorsqu'il commence à accompagner son père Philippe Stern en voyage autour du monde. C'est l'époque à laquelle il s'impatiente un peu sur les bancs de l'école de commerce. “J'étais plutôt flemmard, je m'arrangeais pour passer au ras des pâquerettes!”. Diplôme en poche, il choisit le terrain plutôt que l'université, et rejoint Patek Philippe en 1990, à la fabrication de boîtes et bracelets.
C'est son premier job, il avoue même, avec un sourire, n'avoir jamais gagné le moindre franc ailleurs que dans l'entreprise familiale. “J'ai peut-être choisi la solution la plus facile, rester dans le cocon familial plutôt que de travailler ailleurs, où j'aurais sans doute reçu quelques coups de pied au derrière…” Ses premiers pas dans la manufacture sont donc consacrés au produit. “Un moment passionnant qui m'a permis de côtoyer les anciens, de découvrir le savoir-faire extraordinaire d'une fabrication à la main, et de vivre en même temps l'introduction des CNC, l'arrivée des nouvelles technologies.”
Au fil des ans, et des postes qu'il occupe, Thierry Stern va parfaire sa compréhension de l'entreprise, de ses valeurs et du marché dans lequel elle évolue. On le retrouve en Allemagne, entre Francfort et Munich, pendant près de deux ans. “C'est là que j'ai appris à vendre une montre, à comprendre et répondre aux problèmes et besoins des détaillants.”
Drôle d'arrivée à New York
A New York, il rejoint HSWA (Henri Stern Watch Agency), le distributeur de la maison, fondé par son grand-père. Il a à peine plus de 20 ans et s'installe dans l'unique pièce d'un petit appartement de l'Upper East Side. L'atterrissage est plutôt surprenant: “Le premier jour, j'ai vu par la fenêtre un homme se faire tirer dessus dans la rue!” La suite sera heureusement plus enthousiasmante! Il voyage à travers le pays, peaufine sa compréhension des réseaux de distribution, apprend aussi à voyager léger, “juste un petit sac qu'il n'y a pas besoin d'enregistrer”.
Le produit, les marchés, les finances – un élément clé dans une entreprise familiale qui ne travaille qu'en autofinancement, même lorsqu'il s'agit, comme en cette fin février 2010, de rajouter d'un coup 14' 000 mètres carrés aux bâtiments de Plan-les-Ouates–, Thierry Stern a découvert toutes les facettes de l'entreprise qu'il préside désormais. “La seule chose à laquelle j'étais moins préparé, c'est la gestion de mon agenda: dix séances par jour, des masses de documents à traiter.” Et la tristesse sincère de ne plus travailler aux côtés de son père. “En fait, nous sommes tristes tous les deux, et je déteste l'idée que son bureau soit vide, quand j'arrive le matin.”
