Racines florentines

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“ Un bar-tabac aurait coûté plus cher que ce que nous avons payé pour Panerai. ” En cette fin d'hiver, le long des trottoirs ensoleillés de Florence, Angelo Bonati revient avec passion sur l'étrange histoire de la maison qu'il dirige.

Revolution #3 - Mars 2009
Marco Cattaneo
Panerai_325607_0Lorsque le groupe Richemont la rachète, il y a douze ans à peine, “ il n'y avait rien : pas de produit, pas de contenus, pas de marque. Dans les catalogues des ventes aux enchères, on appelait les Panerai des Rolex militaires ”. Des montres au design particulier, produites en petites quantités pour un client unique, l'armée italienne, et que les collectionneurs s'échangeaient pour 2'000 euros, soixante fois moins que leur cote actuelle ! Depuis ce jour de 1997, c'est un petit miracle à l'italienne qu'a accompli Angelo Bonati pour cette marque née en 1860, sur les bords de l'Arno, et qui a aujourd'hui, parmi d'autres titres de gloire, le privilège discutable d'être parmi les plus piratées au monde.

Sans ces racines florentines, rien n'aurait été possible. “ Florence, c'est le Rinascimento, une ville d'art, celle aussi des “ botteghe ”, ces petits magasins tenus par une famille, mêlant commerce et artisanat. C'est de cet humus qu'est né Panerai. ” Pour comprendre la marque et lire son ADN, il faut comprendre la ville qui l'a vue naître, et c'est à cette promenade initiatique que nous convie Angelo Bonati. Il a beau être milanais, son coeur bat pour cette Florence multiple, sans cesse changeante, “ qui offre des itinéraires différents selon ses humeurs et ce que l'on y cherche ”.

La visite commence logiquement Piazza San Giovanni, dans la petite boutique - 25 mètres carrés peut-être - que Panerai occupe depuis plus d'un siècle. Ici, rien ou presque n'a changé, les boiseries sont intactes, et même la mention “ horologeria svizzera ” est toujours là, en lettres d'or sur la porte vitrée. A l'étage, une pièce oubliée pendant quarante ans abrite aujourd'hui un musée de la marque. Et par la fenêtre, le regard plonge sur la façade de la cathédrale. “ Regardez ”, lâche notre guide pour la première fois de la journée, embrassant des yeux et des mains la perspective qui s'offre à lui. Le mot reviendra à d'innombrables reprises, “ Regardez ! ”, sans qu'il soit toujours possible de savoir quel bâtiment, quelle fresque ou quelle ruelle l'enthousiasme soudain. “ A travers toute l'Italie, même dans le plus petit village, on trouve toujours l'expression des deux pouvoirs, le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel ”. A un jet de pierre de la Cathédrale s'élève en effet le Palazzo Vecchio et son improbable tour, siège du gouvernement il y a de cela cinq siècles. L'architecture traduit le dialogue – ou la concurrence – des pouvoirs. “ Je ne sais pas lequel des deux monuments est le plus haut ”, se demande amusé angelo Bonati.

En descendant la très commerçante via Calzaiuoli, nous passons devant la boutique Ugolini & Figli où angelo Bonati s'habille parfois ; c'est de là que vient son blouson. Il jette un oeil à la devanture, sourit. “ Le père portait la moustache, comme moi… Mieux même, il faut du temps pour entretenir une moustache.” Argentée, courte et régulière, celle du CEO de Panerai semble pourtant irréprochable. Il la porte depuis l'âge de 18 ans, quand une petite blessure au football l'avait provisoirement empêché de se raser. Si la moustache est toujours la même, la rue, elle, a bien changé. “ Je venais ici vendre des briquets ”, se souvient l'ancien de Cartier, “ et maintenant ils vendent des culottes, c'était tout de même plus raffiné avant… ”

D'un ample mouvement de la main, il désigne les édifices qui entourent la Piazza de la Signoria. Il s'arrête sur chacun d'eux, égrène les dates comme les perles d'un chapelet : “ Regardez, 1500, 1600, et celui-là, 1800 ”. Les siècles et la durée l'enthousiasment, la grandeur bien sûr, mais aussi la petite histoire, celle que disent ces boutiques dont le fronton arbore fièrement la date de naissance. “ Regardez ce magasin, c'est 1866 ”. Il y a dans ces petits commerces, dans l'histoire longue des familles qui les possèdent, dans l'artisanat qu'ils défendent, un génie propre à cette ville que notre guide souligne à l'envi. Même si son dernier achat, une paire de chaussures, n'est ni florentin, ni même italien. “ Pour l'homme, les chaussures doivent être anglaises, tranche sans appel Angelo Bonati. Elles sont dures au début, mais éternelles ensuite. Les gens croient que je porte toujours les mêmes, mais non, j'en ai toute une collection, elles sont simplement identiques. ”Panerai_325607_1

 

Nous voici maintenant face au fleuve, la colline devant nous et Florence tout autour. Sur la droite, la Societá Canottieri - le cercle de l'aviron - se cache derrière une grande porte de bois vert. Quelques marches à descendre, un couloir empli des innombrables trophées gagnés par les rameurs florentins, et nous voici parvenus au niveau du fleuve, à l'abri des regards. D'un côté, le hangar où d'immenses canots de bois, rangés les uns derrière les autres, se perdent dans l'obscurité, sous la voûte de pierre. De l'autre, une petite rampe pour la mise à l'eau et, surtout, une terrasse, quelques tables, de l'herbe tendre sous une tonnelle. “ Un très bel endroit pour boire un verre de bon vin. ” Le regard s'échappe sous les arches du Ponte Vecchio, glisse sous un autre pont, un autre, un autre encore. La perspective est magique, ça sent la douceur de vivre et l'envie de s'asseoir. “ J'aimerais vivre ici, confie Angelo Bonati. Il y a l'art et la culture, et la mer si proche ! ”

Il reprend la promenade, sa sacoche de cuir jaune à la main. A en croire sa patine, ses formes un peu défaites, elle a dû faire un bout de chemin avec lui. Que contient-elle ? Mystère, “ mes documents. ” Elle ne le quitte jamais, il l'emmène même en bateau. “ Les documents ont aussi parfois besoin de prendre l'air ! ” Une ruelle, une autre boutique aux vitrines arrondies, une autre date au-dessus de sa porte, 1896. Il aime cette authenticité, ce mélange d'artisanat, de commerce et d'histoire. “ Florence est très touristique, et le problème du tourisme, c'est la banalité de l'offre. Mais Florence a ses botteghe ! ” Il stoppe son explication, traverse brusquement la rue, observe en badaud réjoui deux vendeurs à la sauvette disparaître sous les arcades du Lungarino degli Archibusieri pour échapper aux policiers.

Il grappille les instants, les images, s'arrête devant une vitrine poussiéreuse où dorment quelques outils de joaillerie pour en expliquer minutieusement l'usage. Le propriétaire en sort, casquette sur la tête. “ Je leur explique tout ça, j'ai fait ce métier ! ” s'exclame Angelo Bonati. Et à cet instant, devant ce quincailler, il semble bien plus fier d'avoir été artisan joaillier à 15 ans que d'être aujourd'hui le patron d'une marque de luxe. De ruelle en ruelle, il plonge dans une Italie authentique, s'arrête devant ces magasins “ qu'on ne trouve plus ailleurs ”. Il détaille cette devanture faite de paniers accrochés à même le mur de pierre, et qui débordent de noix, de fraises, de bouteilles de vins, de râpes à fromages, d'oignons. Sur la piazza di Santa Trinità,
il trouve deux pièces de dix centimes et les ramasse avec bonheur : “ Regardez, on a de la chance ! ”

Sur les pierres du XVe siècle du Palais de la Gherardesca, qui abrite depuis peu l'hôtel Four Seasons, une marque haut placée rappelle le niveau atteint par l'eau lors des inondations de 1966. Ici comme ailleurs, l'événement a laissé son empreinte dans la mémoire collective. Même dans la boutique Panerai, la vendeuse, trop jeune pourtant, semble se souvenir : “ L'eau avait dépassé le niveau de la caisse enregistreuse. ” Des boutiques, Panerai en compte désormais deux dans la ville des Médicis, avec celle qui vient d'ouvrir, justement dans le palais de la Gherardesca. Angelo Bonati nous la présente, puis s'arrête dans la chapelle adjacente, aujourd'hui transformée en petit salon. Il en contemple les fresques mais avoue tout de même sa préférence pour les impressionnistes. “ Avec l'apparition de la photographie, la peinture est passée de la représentation de la réalité à celle de l'émotion. C'est techniquement plus facile, mais il est si difficile de traduire une émotion… ”Panerai_325607_2Un peu plus tard, attablé à la Cantinetta Antinori, il déguste un verre de ce vin italien qu'il apprécie tant, une bouteille de Marchese Antinori, Chianti Classico, Riserva 2004. “L'être humain traverse plusieurs phases, et c'est lorsqu'il parvient à celle de la maturité qu'il apprécie le vin ”, explique-t-il pendant le repas. “ A 20 ans, on n'aime pas le vin ; à 30 ans, on l'apprécie, mais on boit ce qu'on nous dit être bon. C'est à quarante ans qu'on le découvre vraiment ! ”

La visite s'achève de l'autre côté de l'Arno, dans les entrepôts de Barthel où l'on trouve tout, mais vraiment tout, ce dont on peut avoir besoin pour décorer une maison : des meubles, des boiseries, des faïences, des luminaires, des tissus, des cuisinières d'occasion et des robinets neufs, des poignées de portes, des bibelots. Notre guide est fasciné, “ Regardez, ils récupèrent tout – il montre quelques planches de bois entassées dans la cour – retapent, transforment, revendent ”. Encore une expression de cette Florence familiale, mélange de commerce, de bricolage et de talent.

Ici, chez Barthel, on récupère, on vend du neuf choisi avec soin, des marques anglaises introuvables hors de Londres, on fabrique aussi. Vendeurs et artisans, on donne dans l'ébénisterie ou dans les carrelages. “ Tout est à vendre, s'exclame Riccardo Barthel, même notre bureau. Nous en changeons plusieurs fois par mois ! ” Sur une table, une pièce provenant du Lulworth, grand voilier des années 20 restauré il y a trois ans. Il n'en fallait pas plus pour qu'Angelo Bonati, marin passionné, se lance dans une interminable conversation avec Riccardo Barthel. Ensemble, ils parlent voile, évoquent tel ou tel bateau, comme s'il s'agissait d'un membre de la famille qu'on n'a plus vu depuis longtemps et dont on prend des nouvelles avec gourmandise.Panerai_325607_3


Cantinetta Antinori
Pour boire un excellent vin et passer une heure de détente
piazza degli antinori 3
tel. +39 055 292 234

Ristorante  Cibrèo
Le lieu idéal pour déguster une véritable “pappa al pomodoro”
Via del Verrocchio, 8r
tel. +39 055 234 11 00

Rossini, Ristorante a Firenze
Une cave exceptionnelle
lungarno Corsini, 4
tel. +39 055.239.922.4

Borgo San Jacopo
Pour manger sur l'Arno.
Angelo Bonati y a ses habitudes
Borgo san Jacopo 62 r
tel. +39 055 281661

Palazzo Vecchietti
Un hôtel merveilleux, au coeur même de la ville.
Via degli strozzi, 4
tel. +39 055 23 02 802

Alinari Firenze
L'une des plus vieilles et plus importantes archives photographiques sur Florence.
largo Fratelli alinari, 15 - 50123 Firenze
tel. +39 055 23951

Four Seasons Hotel
Un Palais du XVè siècle, entouré d'un parc de cinq hectares au coeur de la ville.
Borgo pinti 99
tel. +39 055 26261

Ugolini & Figli
Pour compléter sa garde-robe dans une boutique authentique.
Via Calzaiuoli 65 r
tel. +39 055 214439

Cartoleria Il Parione
Une authentique papeterie fl orentine, où l'on achète encore du papier fait main.
Via del parione 10r
tel. +39 055 215684

Barthel
Visite impérative pour tout chineur passionné et exhubérant.
Via de' serragli 222
tel. +39 055 2280721

Officina Profumo Farmaceutica di Santa Maria  Novella
Pour emporter, en savons et senteurs, un peu de l'âme de Florence.
Via Giuliani reginaldo,71/r/B
tel. +39 0554368316

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