À partir de quand peut-on estimer avoir fait le tour d’un sujet ? « Jamais ! », répond Jaquet Droz, 287 ans d’horlogerie et jamais à court d’idées. La marque, dirigée par Alain Delamuraz depuis 2021, se régénère sans cesse. Et quand un thème a été exploité à l’envi par la quasi-totalité du marché, Jaquet Droz change de cap et s’adresse en direct à ses collectionneurs. Qui ne manquent pas d’imagination pour réaliser leur propre pièce unique, aux bons soins des artistes de l’atelier de La Chaux-de-Fonds.
Belle mort
La « Catrina » en est l’illustration. De son nom complet, elle se baptise Tourbillon Skelet Or rouge - Catrina Skull. C’est l’une des protagonistes méconnues de la célébration mexicaine du jour des morts, réputée - contrairement à la plupart des cultes occidentaux - pour son caractère festif. Ce Dia de los muertos a été traité à d’innombrables reprises par l’horlogerie. Le plus souvent, sous forme de crâne, ce fameux skull passablement menaçant, et toujours d’esprit masculin.
Avec sa Catrina, Jaquet Droz ne renie pas cet héritage graphique, mais l’interprète de manière inattendue. Car, pour une fois, la mort est une femme. Florale, radieuse. Presque amicale et souriante, alors qu’elle n’en incarne pas moins la Grande Faucheuse. Jaquet Droz cultive ainsi son impertinence, son ambivalence. Alain Delamuraz aime parler d’une maison volontiers disruptive. Avec Catrina, on ira un cran plus loin : subversive.
Abondance de métiers d’art
La mort n’a jamais été aussi séduisante. Sa couleur dominante est un vert chatoyant. Ses multiples nuances sont le fruit des artistes de Jaquet Droz. Pour le rendre tantôt attractif, tantôt menaçant, ils ont utilisé plusieurs métiers d’art. Chacun confère à Catrina des accents singuliers. À gauche du cadran, c’est l’émail grand feu qui a été choisi. Il apporte profondeur et relief. En son sein, ce sont des paillons d’or qui y sont emprisonnés. C’est une technique pluriséculaire qui consiste à inclure des copeaux d’or ciselés à la main au sein d’un émail translucide pour former différents motifs. Jaquet Droz en faisait déjà usage il y a 250 ans sur ses montres de poche et tabatières.
Mais pour faire émerger la figure de Catrina de cette base en émail grand feu sculptée sur un cadran en or, sur la partie droite du cadran, Jaquet Droz a choisi la micro-peinture. La science de la poudre cède le pas devant la dextérité du pinceau. Les artistes Jaquet Droz dépeignent un skull féminin aux diverses nuances de blanc, de noir, de violet et de rose. Le dessin est volontairement de style « à main levée », rompant de manière singulière avec les usages de cadrans froidement usinés au laser.
Jeu d’équilibre
C’est un même contraste qui s’exprime avec la mécanique de la pièce. Au cadran naïf et artisanal, s’oppose une science horlogère faite d’ultra précision et de rigueur. On en voit le témoignage à midi. Là, dans l’orbite de Catrina, se déploie un démonstratif tourbillon volant à 8 jours de réserve de marche. Le précieux échappement semble dévolu à une mesure du temps à la seconde, face à une figure de la mort qui, par définition, ne la compte plus. La course contre la montre, ou la course contre la mort. La rigueur horlogère, ou l’expressivité intime des artistes. Le vide du tourbillon suspendu, ou l’abondance florale de Catrina. Partout où l’on verrait une opposition, Jaquet Droz trouve au contraire un équilibre, un chemin de crête certes étroit, bien réel. Une pièce unique, d’ores et déjà au poignet d’un heureux collectionneur.