Homo Faber: une célébration de la main de l'homme
Les plus cyniques pourraient chercher un intérêt caché lorsqu’un géant du luxe annonce son intention d’organiser un événement majeur consacré uniquement à la perpétuation de l’art, de l’artisanat d’art et de l’amour des objets magnifiquement réalisés.
Mais lorsque Johann Rupert, président de Richemont, a fondé Homo Faber en 2018, inspiré par la fermeture d’une entreprise milanaise de coutellerie vieille de 90 ans, son objectif unique n’était pas de rechercher un gain commercial, mais de rappeler au monde l’importance de « l’homme en tant que créateur ».
Initialement conçu comme un événement unique, Homo Faber a rencontré un tel succès qu’il est devenu biennal deux ans plus tard, et l’édition qui ouvrira ses portes mardi 1er septembre sera la quatrième depuis l’adoption de ce format en alternance.
Déjà décrit comme « intelligent et profond », cet événement d’un mois, qui se tiendra jusqu’au 30 septembre, prend place à la Fondazione Giorgio Cini, sur l’île de San Giorgio Maggiore, dans la lagune de Venise.
Il réunira 500 artisans et plus de 700 objets créés par des artisans venus de 70 pays. L’espace d’exposition sera divisé en 15 installations spécialement éclairées, imaginées par la directrice artistique Es Devlin pour évoquer des « îles de talent ».
Parmi les artisans présents figurera l’horloger historique Vacheron Constantin, qui a participé à toutes les éditions de Homo Faber depuis ses débuts, notamment grâce au collectionneur, philanthrope et ancien dirigeant de Richemont Franco Cologni.
Outre son rôle déterminant dans la création de Homo Faber, Cologni a été président de Vacheron Constantin de 2000 à 2005 et est l’auteur de Artistes du Temps, alors considéré comme l’ouvrage de référence sur la manufacture.
Pour l’édition de cette année, la maison, déjà réputée pour ses pièces de métiers d’art, a choisi d’exposer six montres conceptuelles inspirées de sa signature « One of Not Many », chacune étant décorée avec une extrême finesse par des artistes dont le domaine d’activité habituel n’a rien à voir avec l’horlogerie.
Chacun d’eux s’est vu confier une montre de 42 mm équipée d’un calibre 2460 G4, dont l’affichage périphérique de l’heure et de la date laisse le cadran libre de servir de « toile vierge », sur laquelle les six artisans ont pu créer des « hommages aux animaux » en faisant appel à leurs savoir-faire particuliers : broderie d’or, travail des plumes, marqueterie de bois, sculpture sur verre, sculpture sur papier et micro-origami.
En dehors du boîtier et du mouvement, les seuls éléments communs aux montres terminées sont leurs masses oscillantes en or 22 carats, gravées d’images représentant les outils utilisés par les artisans dans leur métier. Chaque montre possède également un bracelet dédié, embossé de motifs en lien avec le décor du cadran.
Vacheron Constantin a accordé à WorldTempus un aperçu exclusif de ces six modèles, dont chacun vise à mettre en lumière l’engagement de la marque envers « l’art du temps » – et à montrer à quel point sa philosophie fait écho à la mission de Homo Faber, qui consiste à préserver toutes les formes d’artisanat.
Six artisans, six visions du monde animal
Feathersnake par Julien Vermeulen
Julien Vermeulen a découvert sa passion pour la création à partir de plumes alors qu’il travaillait avec le célèbre créateur de mode Jean Paul Gaultier.
Vermeulen a étudié l’art de la plume au Lycée Octave, en France, avant de fonder son propre studio en 2014. C’est là qu’il a créé Feathersnake, une montre ornée d’un serpent aux yeux dorés, installé dans un décor imaginaire.
Avec seulement trois millimètres de hauteur à sa disposition, Vermeulen a réalisé une structure en appliqué métallique destinée à soutenir les rares plumes d’Iophopore d’un faisan Lophophore resplendissant.
Seules sept plumes étaient disponibles. Il en a extrait 200 fragments minuscules, dont certains mesuraient moins d’un dixième de millimètre, avant de les appliquer sur du papier de soie afin de former le corps du serpent. Grâce à l’irisation naturelle et aux variations de teinte des plumes, celui-ci semble véritablement être en mouvement.
La végétation entourant le serpent ainsi que le paysage en arrière-plan ont été réalisés à partir de plumes d’oie. Ce projet de 250 heures a nécessité la fabrication d’un « micro-scalpel » spécial à partir d’une aiguille à coudre remodelée.
GLASSOCTOPUS par Simone Crestani
L’artiste verrier italien Simone Crestani est habitué à créer de minuscules détails pour enrichir ses sculptures inspirées des mondes végétal et animal. Mais c’était la première fois qu’on lui demandait de réaliser une œuvre entière à une échelle aussi microscopique, une tâche qui, selon lui, l’a obligé à acquérir de nouvelles compétences et à maîtriser des techniques auxquelles il n’avait jamais été confronté au cours de ses 25 années de carrière.
Comme son nom l’indique, Glassoctopus représente une pieuvre miniature et transparente évoluant dans les profondeurs obscures d’un monde sous-marin imaginaire.
Le décor aquatique se compose d’une base en or guilloché recouverte d’une teinte bleu profond, sur laquelle a été installée la créature marine, sculptée à partir de verre fondu provenant de minuscules baguettes, puis façonnée à l’aide d’outils en tungstène tout aussi minuscules.
Chaque tentacule et chaque ventouse ont dû être formés individuellement, car chauffer les fils délicats plus d’une fois aurait provoqué leur effondrement. Le projet a été rendu encore plus complexe par le choix du verre transparent, qui entraîne des problèmes de réfraction, de grossissement et de distorsion visuelle.
Crestani a consacré un an au développement de la sculpture et réalisé de nombreux prototypes avant de réduire la sélection à une série de quatre, parmi lesquels la version finale a été choisie.
ORAYGAMI par Anja Midori
Il est déjà remarquable de découvrir que l’artiste allemande d’origami Anja Midori, installée en Allemagne, pratique l’ancien art japonais du pliage du papier depuis moins d’une décennie. Mais il est plus remarquable encore de penser que le banc de raies manta représenté sur ce cadran est réellement constitué de papier.
Comme pour Glassoctopus, les maîtres graveurs de Vacheron Constantin ont créé l’environnement sous-marin à l’aide d’un décor guilloché à la main recouvert d’une teinte bleu profond, sur lequel les raies manta ont été disposées.
Mesurant entre à peine cinq et dix millimètres de long, chacune a été fixée sur une tige en laiton étamé après avoir été pliée à partir de papier japonais coloré à la main, teint spécialement pour le projet. Le résultat crée l’illusion que les raies flottent réellement et sans effort dans l’eau.
Midori a consacré deux ans à la mise au point de cette scène et d’innombrables heures à façonner les raies à partir de feuilles de papier de 20 grammes ne mesurant pas plus de 12 mm de côté. Elle les a pliées à l’aide de techniques qu’elle a inventées spécialement pour le projet, en combinant l’extrémité de ses doigts, ses ongles et la pointe d’un cure-dent.
TIGERBROIDERY par Laura Baverstock
Laura Baverstock, basée au Royaume-Uni, est membre de la Worshipful Company of Gold and Silver Wyre Drawers, l’une de ces anciennes guildes anglaises énigmatiques qui contribuent à préserver des savoir-faire ancestraux.
Elle réalise régulièrement des représentations animales en broderie, souvent destinées au cinéma et à la mode. Mais le cahier des charges de Vacheron Constantin l’obligeait à produire une image deux fois plus petite que tout ce qu’elle avait réalisé auparavant.
La nécessité de représenter un animal en mouvement constituait également une première pour elle, nécessitant une étude approfondie de photographies et de séquences filmées afin de restituer une impression de mouvement réaliste.
Et le résultat ne laisse aucun doute sur sa réussite : la tête du tigre, qu’elle a brodée à l’aide de fils en or blanc et jaune 9 carats, semble véritablement émerger des profondeurs de la jungle.
Les rayures caractéristiques du félin ont été réalisées avec des fils noirs recouverts d’une céramique spécialement développée, posés sur du cuivre, tandis que le paysage a été brodé sur de la soie verte spécialement teinte pour le projet par son fabricant britannique.
Chaque brin d’herbe a été cousu individuellement dans différentes nuances de soie japonaise. La base en soie sur laquelle la scène a été créée a été cousue sur une platine de cadran en titane perforé, fabriquée sur mesure par Vacheron Constantin, puis recouverte de soie et de coton.
Au total, le cadran a nécessité 210 heures de travail…
PAPERCROC par Marianne Guely
Marianne Guely, basée à Paris, utilise différentes techniques, notamment le gaufrage, le pliage, le superposition et la découpe au laser, pour créer ses sculptures en papier, dont les dimensions vont de pièces monumentales à des objets de table.
Jamais auparavant, cependant, elle n’avait été appelée à réaliser une sculpture en papier à l’échelle microscopique exigée par Vacheron Constantin.
Mais déjà passionnée d’horlogerie, Guely était plus qu’heureuse de relever le défi, qu’elle décrit comme étant « presque une sorte de destin », car elle rêvait depuis longtemps d’appliquer son art à l’horlogerie.
Son crocodile blanc raffiné semble avancer dans le paysage enneigé du cadran. Sa forme est constituée de pièces individuelles gaufrées et découpées dans du papier de coton, avant d’être minutieusement assemblées à la main.
En raison de la taille minuscule de la sculpture, Guely a dû créer toute une série d’outils sur mesure, notamment un ensemble de matrices en laiton gravées des écailles de l’animal et des formes de la végétation environnante. Elle les chauffait ensuite à 70 °C et les pressait sur le papier à haute pression.
Cette technique a permis d’obtenir le relief, le volume, les ombres et les détails qui rendent l’image si réaliste, le crocodile semblant se lover entre les ouvertures du cadran dédiées à l’affichage de l’heure et de la date.
WOODENWINGS par Anna le Corno
Bien qu’ayant été formée à l’architecture, Anna le Corno est devenue maître en marqueterie après avoir étudié le travail du bois à la prestigieuse École Boulle, à Paris. Elle crée aujourd’hui aussi bien du mobilier que des objets décoratifs et des sculptures, tous réalisés en marqueterie.
Elle a interprété le thème « Tribute to Animals » de Vacheron Constantin à travers cette remarquable représentation d’un faucon, pour laquelle elle a utilisé une douzaine d’essences de bois différentes. Chacune a été soigneusement sélectionnée en fonction de sa réaction au vieillissement, à la température et à la lumière au fil du temps, mais aussi pour l’apparence de ses veinures, de ses textures et de ses couleurs.
La sculpture et la gravure ont été utilisées pour représenter les textures et les différentes couches du plumage du faucon et donner l’impression qu’il est sur le point de prendre son envol depuis le cadran, lui-même agrémenté d’un décor abstrait réalisé en marqueterie « circulaire ».
De multiples placages superposés composent le corps de l’oiseau, façonné à l’aide d’outils de ponçage spécialement conçus, de « micro-ciseaux » et de minuscules fraises de coupe en carbure provenant du Japon.
L’aile à elle seule, qui ne mesure que trois millimètres de hauteur, a été assemblée plume par plume, une grande partie du travail ayant été réalisée sous grossissement binoculaire, à la manière de l’horlogerie.
FAQ
Qu’est-ce que Homo Faber ?
Homo Faber est une exposition biennale consacrée à l’artisanat d’art, fondée en 2018 par Johann Rupert, président de Richemont. L’édition 2026 se tient jusqu’au 30 septembre à la Fondazione Giorgio Cini, à Venise, et réunit 500 artisans et 700 objets provenant de 70 pays.
En quoi consistent les montres Métiers d’Art de Vacheron Constantin ?
Les montres Métiers d’Art de Vacheron Constantin mettent en valeur des savoir-faire décoratifs rares tels que la gravure, l’émaillage et le sertissage. Pour Homo Faber 2026, la maison a appliqué cette philosophie à six pièces conceptuelles « One of Not Many », chacune décorée par un artisan issu d’un univers autre que l’horlogerie.
Qui est Franco Cologni ?
Franco Cologni est un collectionneur, philanthrope et ancien dirigeant de Richemont qui a contribué à la création de Homo Faber et présidé Vacheron Constantin de 2000 à 2005. Il est également l’auteur de Artistes du Temps, longtemps considéré comme l’ouvrage de référence sur la maison.
Qu’est-ce qu’un cadran guilloché ?
Un cadran guilloché présente de fins motifs répétitifs gravés à la main ou à la machine dans le métal. Vacheron Constantin a utilisé des bases en or guilloché recouvertes de bleu comme décor sous-marin pour ses montres-hommages Glassoctopus et Oraygami, présentées à Homo Faber 2026.