Une sculpture en bronze reproduisant le crâne d’un tricératops grandeur nature, dont l’une des cornes n’est autre que la figuration de la Vénus de Lespugue, est installée sur un socle blanc dans la prairie jurassienne (fig. 1). Adrián Villar Rojas a créé Untitled (From the Series of the Language of the Enemy), à l’invitation d’Audemars Piguet Contemporary (le programme de la marque soutenant la recherche et la création artistiques), et de l’Aspen Art Museum.
La sculpture d’Adrián Villar Rojas est la première œuvre commanditée par Audemars Piguet Contemporary à être exposée dans la vallée de Joux alors que le programme compte, depuis sa création en 2012, des collaborations avec plus de vingt-sept artistes dans soixante-dix lieux. Elle y est présentée en cette fin d’année de célébration des 150 ans d’Audemars Piguet. Elle rejoindra l’Aspen Art Museum à l’été 2026 où elle intégrera l’exposition monographique d’envergure que l’institution du Colorado consacrera au travail d’Adrián Villar Rojas.
Réinventer la Préhistoire
L’artiste a associé en une chimère deux symboles majeurs de la Préhistoire : un dinosaure de plus de 65 millions d’années et l’une des premières représentations féminines remontant à quelque 27 000 ans. Ce court-circuit préhistorique peut se lire comme une rencontre entre nature et culture. Il invite aussi à multiplier les angles d’observation, comme le suggère la reproduction de la Vénus de Lespugue.
Chef-d’œuvre du Paléolithique conservé au Muséum d’histoire naturelle à Paris, la Vénus est un corps imaginaire sans visage façonné dans de l’os de mammouth, avec des seins, des fesses et des cuisses opulents, tandis que la tête et les pieds sont menus. Elle peut être lue dans tous les sens. En effet, si on la renverse, ses pieds deviennent sa tête, sa tête ses pieds. Les stries parallèles, qui figurent peut-être un pagne sous ses fesses, et qui se confondent, dans l’œuvre d’Adrián Villar Rojas, dans la surface accidentée du crâne du grand reptile, se transforment en une chevelure ruisselant dans son dos. Sa silhouette générale évoque par ailleurs une forme phallique qui en fait un symbole masculin. La pensée conceptuelle complexe, l’esprit, voire l’humour de lointains ancêtres se laissent donc deviner à travers cette figurine énigmatique.
Histoire spéculative
Dans son travail, Adrián Villar Rojas questionne depuis de nombreuses années l’origine de la conception d’un système de pensée et de symboles chez l’humain. Il nourrit d’ailleurs sa réflexion des recherches actuelles en paléoanthropologie et génétique ainsi que des apports de l’histoire spéculative. Et si l’homme de Néandertal et Homo sapiens avaient collaboré pour créer du sens, imagine-t-il. Il voit la coexistence des deux espèces, les échanges qui se sont opérés entre elles, l’hybridation qu’elles ont connue et la transmission, à travers le temps, d’un patrimoine.
La genèse d’un reptile
La tête du grand reptile dialogue harmonieusement avec le paysage calcaire jurassien et sa dimension jurassique. La sculpture d’Adrián Villar Rojas fait écho à l’inventivité humaine et à la précision du geste caractérisant l’activité horlogère de la vallée de Joux. L’artiste et son équipe ont œuvré pendant trois mois pour la réaliser. Ils ont d’abord modélisé numériquement le crâne du tricératops en reproduisant chaque microfracture, cavité et relief rendant compte fidèlement de la complexité géologique d’un fossile naturel.
À partir de cette entité digitale, ils ont créé des moules en argile dans lesquels ils ont versé le bronze en fusion. Les sutures visibles qui unissent les parties de l’œuvre fondues séparément expriment la facture de l’objet. De même les rehauts dorés parcourant l’œuvre traduisent sa nature d’artefact.
Devant la manufacture, seul dispositif muséographique voulu par l’artiste : un socle blanc rectangulaire qui illumine la sculpture la nuit tombée. Adrián Villar Rojas valorise l’autonomie de sa création dans ce cadre naturel. Il souhaite aussi favoriser son contact direct avec les spectateurs en excluant la présence d’un cartel explicatif qui pourrait biaiser le regard.
Une dimension pop-rock
Amateur de pop-rock, Adrián Villar Rojas explique aimer les titres qui ont une forte musicalité, « qui l’excitent et créent une arrivée », à l’image du prénom qui annonce une naissance. Il ajoute : « Dans The Language of the Enemy, l’"ennemi" réside – et se reproduit – à travers le langage. […] C’est par le langage que nous nommons et divisons, et c’est au sein du langage que perdure le souvenir du conflit ».
Lors de la présentation de l’œuvre à la presse le 12 novembre dernier à l’Hôtel des horlogers au Brassus, l’artiste a chaleureusement remercié Audrey Teichmann, curatrice chez Audemars Piguet Contemporary, et Claude Adjil, curatrice at large au Aspen Art Museum, toutes deux co-commissaires de l’œuvre. Il a salué l’accueil qu’elles ont réservé à ses propositions et leur soutien indéfectible tout au long de son processus créatif.