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Cette montre qui tutoie les anges

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En hommage à Christian Dior et à son goût pour les bals costumés, la maison Dior a créé une édition limitée pour femme dont la masse oscillante est ornée de vraies plumes. Retour sur un petit miracle.

Tribune des Arts - Septembre 2012

Sylvie Guerreiro



Venise, le 3 septembre 1951. Embouteillage de gondoles et de lampions sur le Grand Canal. Monsieur le comte a interdit l'accès de son palais aux bateaux à moteur. Parmi ses 1500 invités triés sur le volet, où le tout Hollywood côtoie les plus grandes fortunes d'Europe, un homme se détache. Ne serait-ce pas le couturier Christian Dior, enveloppé dans un grand manteau en tissu lamé argenté à larges revers blancs? Entouré comme il est des quatre fantômes géants dont il a conçu les costumes avec l'aide de Salvador Dalí, son entrée à ce qui se profile comme le Bal du siècle sera fracassante. Cette soirée costumée sur le thème fastueux de la Venise du XVIIIe siècle avait été donnée par le comte Carlos de Beistegui, en plein festival du film, avec pour cadre enchanteur le Palais Labia, célèbre pour ses fresques de Tiepolo.

Christian Dior était un habitué de ce genre d'événements. Tout petit déjà, il adorait se déguiser. Sa première création de costume s'inspira de l'Autoportrait en Neptune peint par Kees Van Dongen en 1922. Il le réalisa trois ans plus tard, à partir de produits de la plage de Grandville où, enfant, il construisait ses châteaux de sable. Ce serait le début d'une longue et spectaculaire série. Un penchant auquel la maison Dior rend aujourd'hui hommage via sa collection de montres Dior VIII Grand Bal, dont la plus impressionnante est sans hésiter le modèle Plume.


“Ils sont tombés sur la tête!”

Tout se passe au niveau de la masse oscillante, cet élément qui en tournant à chaque mouvement de poignet, permet de remonter le mécanisme d'une montre automatique. Première caractéristique: ici, elle a été inversée afin d'apparaître côté cadran. Cela dit, on ne vous parle pas d'un simple renversement de situation. C'est au prix d'un important travail sur le calibre de base que la masse a pu être transférée sur le dessus. Voilà pour le côté purement mécanique. Place à la poésie. Car pour illustrer le tournoiement d'une robe de bal, cette fameuse masse a été ajourée, rehaussée de diamants minuscules et surtout ornée de vraies plumes. Si les diamants oscillent entre 0,6 et 1 millimètre de diamètre – en dessous, cela reviendrait trop cher puisque paradoxalement, plus on souhaite que le diamant soit petit, plus la pierre brute devant être taillée est grande – les plumes ne dépassent pas les 4 millimètres de longueur. Et on en dénombre 25 par montre, toutes étant coupées à la main et apposées une par une sur leur support.

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“Lorsqu'on a reçu le design de Dior Paris, on s'est dit qu'ils étaient tombés sur la tête!” se souvient Mauro Egermini, le directeur des ateliers horlogers Dior à La Chaux-de-Fonds. “Tout le monde sait que l'ennemi numéro un pour l'intérieur d'une montre est la poussière. Or, toute la beauté d'une plume c'est qu'elle se ‘déplume'”. Pour s'attaquer à ce problème épineux, un chef de projet a donc été envoyé dans six pays d'Europe, un par pays. À la rencontre d'ornithologues, de collectionneurs de plumes, de plumassiers et autres spécialistes du genre, dont le célèbre maître brodeur pour la haute couture François Lesage, aujourd'hui disparu.

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Étant donné la taille très précise et très réduite que devaient arborer lesdites plumes, ils se sont d'abord orientés sur le colibri. Trop petit! Il a donc fallu viser plus grand. Après moult, moult tests, le choix s'est arrêté sur le gallus gallus, un coq italien de la région de Fiorenzuola au nord de l'Italie, dont les plumes présentent un rapport longueur densité parfait, sans être trop recourbées ni transparentes. “Et c'est là que les problèmes ont commencé!” Car maintenant, il s'agissait de répondre à la question de la protection des plumes. “Nous avons tout essayé, raconte Mauro Egermini: les plastifier, les recouvrir de laque… Mais tous ces éléments devenaient des polluants lorsqu'ils étaient ajoutés. Or là encore, nous prenions le taureau par les mauvaises cornes.” Car en réalité, la plume est constituée de kératine, cette substance protéique dure et fibreuse, très stable, qui ne se défait pas avec le temps. Moralité: aux oubliettes la protection! Les plumes resteraient à l'air libre.


Des baleines, comme dans une robe

Reste qu'une masse oscillante doit osciller. Quel que soit son design. Pour répondre aux exigences demandées par Paris, lesquelles incluaient de garder cette impression de fragilité qui fait le charme des plumes, tout en parvenant au poids idéal qu'il doit y avoir par rapport à la distance séparant le centre de la masse de sa partie extérieure (le balourd), les concepteurs ont opté pour l'or 22 carats. Et un système de baleines semblables à celles d'une robe fut imaginé pour soutenir les plumes. “Ce qui posa un autre problème, explique Mauro Egermini. L'or 22 carats est par définition si souple qu'à chaque intervention sur la masse (usinage, sertissage, etc.) nous courons le risque de la voir se plier. Or, dans ce domaine, nous nous situons dans une tolérance de l'ordre du centième, voire du micron pour la partie centrale de la masse.”

 

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Entre le début du projet et la pièce finale, il se sera écoulé deux longues années de recherches et développement, de production, de mise au point et de tests. Mais à la lumière du succès rencontré par cette montre aux accents angéliques, d'aucuns n'hésiteraient pas à se damner pour la faire sienne.

Seulement deux séries de 88 pièces sont prévues. L'une en céramique blanche avec cadran en nacre blanche et plumes roses. L'autre en céramique noire avec cadran en nacre noire du Vietnam et plumes blanches. “Comme nous n'arrivons pas à produire plus de 6 à 7 exemplaires par semaine, nous ne parvenons pas à suivre la demande”, affirme notre interlocuteur. Et d'ajouter: “Ce qui m'étonne le plus avec cette pièce, c'est qu'elle a été développée quasiment que par des hommes. À l'instar de toutes les montres Dior qui, notons-le, sont pour la plupart destinées aux femmes.” À méditer…

 

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