Les horlogers ont de la chance : les ordres civils comme religieux ne détestent rien de plus que l’irrégularité ! De tout temps, l’homme a donc cherché à diviser le temps en périodes égales. Ces périodes ont été mises bout à bout et comptées pour former ce que l’on a appelé un calendrier, du latin calendarium, qui signifie tout simplement « livre de compte ». Jusque là, tout est simple.
Hélas, les choses ont commencé à se compliquer lorsqu’il fallu se mettre d’accord sur la nature de ces périodes à compter. Pour certains, le plus simple était de décompter les cycles de Lune, parfaitement visibles la nuit. Cela donna naissance aux calendriers lunaires. Les partisans de la division en cycles du soleil ont répliqué en créant des calendriers... solaires. Evidemment, les calendriers luni-solaires, combinant les deux, n’allaient pas suivre de loin !
Soleil dominant, averse de calendriers
Dans nos garde-temps actuels, c’est le calendrier solaire qui prévaut. Il a donc un objectif simple : synchroniser l’année avec le cycle de la Terre autour du Soleil. Evidemment, ce cycle n’étant pas régulier, différents correctifs ont été apportés au fil du temps pour rectifier les écarts. Ce sont principalement les mois de 29, 30 ou 31 jours, et les années bissextiles. Ce système est celui du calendrier grégorien, actuellement en vigueur dans la plupart des pays du monde. Certes, il n’est pas parfait, mais il n’offre une désynchronisation que de 3 jours tous les 10.000 ans. On s’en contentera donc...
L'homme a inventé au moins 80 calendriers.
L’histoire serait (trop) simple si elle s’arrêtait là. En effet, l’homme a inventé pléthore d’autres calendriers – environ 80 pour les principaux ! Et c’est sans compter les calendriers de fiction, inventés par des auteurs hollywoodiens, comme le calendrier stellaire de... Star Trek. Certaines marques déjà portées sur les ‘space invaders’ pourraient d’ailleurs y voir un filon à exploiter.
Plus sérieusement, aux variables purement mathématiques du calendrier grégorien, l’homme a opposé d’autres systèmes intégrant des variables agricoles ou religieuses. Par exemple, pour les Romains, les chiffres pairs portaient malheur. Les mois comptèrent donc 29 ou 31 jours, sauf février, mois des morts, qui en comptait 28 ! Pour les Hébreux, la Bible indique que la fête de Pessah doit avoir lieu quand l'orge est bon à couper. Le calendrier associé est donc calé... en fonction du mûrissement des épis.
Complexité chinoise
Par nature, ces variables sont impossibles à reproduire en horlogerie. Elles n’auraient de surcroît qu’une utilité tout à fait marginale de nos jours. En revanche, d’autres calendriers, même s’ils n’ont plus de force légale, restent présents dans les esprits. C’est le cas du calendrier chinois. Il a fait l’objet d’un développement remarqué de la part de Blancpain en 2012.
Le calendrier chinois traditionnel est d’une complexité redoutable. Déjà, il est d’ordre luni-solaire, c’est-à-dire qu’il doit se synchroniser non pas avec un, mais avec les deux astres, dont chacune des courses est irrégulière. Ensuite, il associe chacun de ses cycles avec des variables non calendaires (alternances yin-yang ou celles des éléments - terre, air, feu, etc.) et calendaires, issues d’autres systèmes, comme les signes du zodiaques (qui relèvent d’un calendrier astronomique). Enfin, truffé d’irrégularités, il comporte des années de 12 mois, parfois 13, des mois intercalaires ajoutés à des places variables, des heures de 120 minutes dont la première commence à 23h, etc.

L’idée initiale de Blancpain fut de concevoir le calendrier chinois comme un QP. Erreur : l’aspect aléatoire de ce calendrier a contraint les chercheurs de la manufacture à partir d’une feuille blanche. En effet, ce calendrier fonctionne sur des cycles de 60 ans qui n’ont rien à voir avec nos QP grégoriens. Techniquement, il a donc fallu créer un enchaînement de roues à 10 et 12 dents capable de réaliser un cycle de 60 ans. En regard, le QP grégorien paraîtrait presque simple : le cycle des années bissextiles n’est réalisé que par une seule roue qui effectue une révolution tous les quatre ans !
Terrain de jeu sans fin
Il existe d’autres calendriers exploités par les horlogers, mais ils restent rares. De Bethune s’est par exemple inspirée en 2012 de la neuvième marche du Bolon Yokte Ku, la pyramide cosmique de la civilisation Maya. Elle symbolise l'avènement d'un nouveau monde, le neuvième inframonde, selon lequel l'évolution de la conscience atteint son stade le plus élevé. Le tour des heures affiche les chiffres de la numérotation maya tandis que l'anneau intérieur présente les 20 glyphes de divinités, d'animaux et d'objets sacrés représentant les différents jours du calendrier. En 2013, la pièce « Imperial Fountain » a pris sa suite, avec ses cadrans en or décorés de symboles d’animaux du zodiaque chinois.

Ce développement de De Bethune reste toutefois bien distinct de celui réalisé par Blancpain: il tient davantage de la référence esthétique à un calendrier (apposée sur un mouvement heures, minutes, secondes, traditionnel), alors que Blancpain a développé un mouvement 100% manufacturé capable de reproduire les moindres nuances du calendrier chinois.
Malgré tout, ces pièces restent une goutte d’eau dans ce que pourrait être l’exploitation horlogère des différents calendriers existants. Il en existe des dizaines à travers le monde et les époques, regorgeant d’irrégularités pouvant occuper les départements R&D des manufactures pour des générations entières.
Ainsi, les calendriers religieux sont encore largement utilisés à travers le monde. D’ailleurs, le calibre 89 de Patek Philippe en est la preuve : il permet de connaître la date variable de Pâques.

Il existe presque autant d’autres pistes de développement – techniques et commerciales – que de religions. Il en va ainsi du calendrier musulman. Il comporte 12 mois lunaires, l'usage d'un 13ème mois intercalaire étant interdit par le Coran. Ou encore du calendrier hébreu, qui commence le 7 octobre 3761 av. J.-C., correspondant selon les chronologistes juifs à la création du monde. Les calendriers des Églises orthodoxes, eux, fixent la création du monde en -5509, date qu’ils utilisent encore parfois.
L’horlogerie compliquée, très européenne, s’est jusqu’à présent concentrée sur son calendrier natif, le grégorien. Gageons qu’avec la mondialisation, elle s’ouvre aux innombrables possibilités d’autres systèmes.