Mary Vakaridis
Patrons du groupe horloger zurichois Mondaine, André et Ronnie Bernheim ont un souci que l'on souhaite à tous les entrepreneurs: comment gérer au mieux une phénoménale croissance. Au départ, la marque est connue comme la montre des gares suisses, la Swiss Railway Watch à la fameuse aiguille rouge des secondes et pour la M-Watch. Avec deux autres partenaires, les frères Bernheim ont maintenant fondé Marlox Group, une entreprise suisse avec des usines en Asie. Parallèlement, les Bernheim produisent les montres Luminox, un label d'origine américaine dont ils détiennent 50% du capital. Et c'est le boom. En janvier et février derniers, les ventes de Luminox ont doublé dans le monde. Dans un autre domaine, un contrat vient d'être signé entre Marlox Group et Givenchy, maison du géant du luxe LVMH, propriétaire entre autres de TAG Heuer et de Hublot. L'usine Mondaine de Biberist (SO) assurera la fabrication de cette nouvelle ligne horlogère, tandis que Marlox sera chargée du design et de la distribution.
A la fabrique soleuroise, rien ne laisse deviner la dimension internationale des affaires. Le visiteur découvre une PME familiale, où les directeurs connaissent le nom de chacun de leurs employés. L'administration tient sur un étage, tandis que les paquets prêts descendent à l'expédition sur un haut toboggan en colimaçon bleu.
«Après la faillite de Lehman Brothers en 2008, je me rappelle avoir dit au conseil d'administration: nous avons décidé de ne pas participer à la récession», sourit André Bernheim (52 ans) qui dirige l'entreprise avec son frère Ronnie (60 ans). C'est bien ce qui s'est passé. En 2008, 2009 et 2010, le groupe Mondaine a travaillé à pleine capacité. Les frères Bernheim et leurs partenaires ont un siège social à Zurich et disposent maintenant de bureaux dans la région Europe, Pacifique et aux Etats-Unis. Côté production, une nouvelle usine à 10 millions de francs a été inaugurée en 2009 à Biberist (SO).
Conséquence de cette expansion, près de 70 postes ont été créés dans le groupe Marlox, tandis que Mondaine augmente également son effectif.

Fer de lance historique de Mondaine, la montre des gares suisses est de toutes les anthologies du design helvétique. Dotée d'une dimension iconique, la Swiss Railway Watch a rejoint des collections prestigieuses comme celles du MOMA à New York ou le Guggenheim de Bilbao.
L'horloge, dont la montre Mondaine est une réduction, a été lancée en 1944. La version utilisée par les gares a été développée par un ingénieur des CFF, Hans Hilfiker (1901-1993). Elle se distingue par ses qualités de lisibilité même à grande distance. L'aiguille des secondes coiffée d'une boule rouge donne au cadran sa touche finale. L'inventeur de l'horloge a ensuite dirigé la société d'électroménager Therma de 1958 à 1968. Hans Hilfiker y a conçu la première cuisine intégrée. Il tenait les normes européennes en vigueur pour inadéquates et a développé des conventions de mesures toujours utilisées en Suisse.
Très vite, l'horloge CFF devient une image d'Epinal pour la ponctualité helvétique. Le chef de gare lève sa palette pour autoriser le départ du train précisément lorsque l'aiguille des secondes est à la verticale. Il y en a aujourd'hui plus de 3000 sur le réseau ferroviaire helvétique. A Zurich, c'est une montre Mondaine monumentale qui sert de point de rencontre aux voyageurs depuis 1994.
1986: LANCEMENT DES MONTRES POIGNET
A la fin des années 1980, les Swatch et la MWatch qui s'en inspirait donnaient toujours davantage dans la fantaisie. Séduite par la sobriété de l'esprit Bauhaus, Mondaine a l'idée de développer des modèles ressemblant à l'horloge des gares. La firme conçoit des montres poignet et des horloges murales. En 1986, elle demande une licence exclusive pour l'appellation «Montre officielle des CFF» et l'utilisation du logo SBB CFF FFS. La société lance régulièrement de nouveaux modèles, tandis que la version murale s'avère une valeur sûre.
«Il nous a fallu six ans d'efforts avant que les musées et les commerces commencent à la vendre. Mais nous sommes récompensés car l'engouement dure bien plus longtemps que nous ne l'avions espéré. C'est devenu un classique design à la portée de tous», note Ronnie Bernheim.
La montre des gares CFF rencontre un succès grandissant à l'étranger, notamment en Grande-Bretagne et en Asie. «Les consommateurs apprécient la simplicité du design et l'esprit swissness, associé à des valeurs de qualité et de précision», observe Derek Salter, responsable de la marque chez le distributeur britannique Burton McCall. «Nous communiquons autour de l'héritage de l'horloge des gares suisses. C'est une belle histoire à raconter qui donne une âme au produit. Il y a encore un fort potentiel de progression des ventes, poursuit Burton McCall. Nous venons d'obtenir un accord avec un grand groupe horloger qui va vendre la montre dans tout le pays.» Dans les années 1990, Mondaine a été en contact avec l'architecte Mario Botta, l'artiste Bernhard Luginbühl et H.R.Giger, le créateur du monstre d'Alien, qui ont dessiné des modèles exclusifs. Ce sont aujourd'hui des pièces de collection.
L'autre produit phare de Mondaine, c'est la M-Watch, lancée en 1983. Son créateur Erwin Bernheim, le père de Ronnie et d'André, la veut précise et bon marché pour en faire la Volkswagen de la montre. Avec Migros comme distributeur exclusif en Suisse, cette ligne s'est vendue à plus de 7 millions d'exemplaires. Mais en 2010, un conflit au sujet des droits sur la marque M-Watch met fin à trente-cinq ans de partenariat. Le label est maintenant vendu par Manor.
La production de montres pour d'autres marques, soit le Private Label, constitue un pan important des affaires. Depuis 1993, Mondaine fabrique sous licence les montres Camel Active. Elle travaille aussi pour d'autres grands noms qui préfèrent rester discrets sur l'identité de leur partenaire. Une nouvelle aventure commence en 2006. Mondaine établit un partenariat avec Luminox, une marque créée en 1989 par Barry Cohen à San Francisco. La fabrique helvétique produisait déjà ces montres qui demandent un savoir-faire particulier lorsque Ronnie et André Bernheim ont eu la possibilité de racheter la part de l'un des deux cofondateurs.

LA MONTRE DE LA CIA ET DU FBI
Etanche jusqu'à 500 mètres, cette ligne sportive est la favorite des pompiers et de différents corps d'élite, ainsi que du FBI et de la CIA. Elle se distingue par la fluorescence du cadran et des aiguilles garantis vingt-cinq ans. Cet exploit est dû à de petits tubes de verre de 2 millimètres remplis d'un gaz qui brille dans le noir.
A Biberist, une technicienne à la vue perçante saisit les bâtonnets avec sa pince et les colle avec adresse en douze points sur les cadrans. Une opération qu'elle effectue sans loupe en une minute chrono.
«Tous modèles confondus, jusqu'à 900 000 montres par an peuvent sortir de l'usine. Ils s'y succèdent deux équipes sur seize heures. Nous n'avons pas de montres terminées en stock pour l'exportation. Mais grâce à des structures très flexibles, nous sommes en mesure de livrer trois semaines après la commande», commente André Bernheim.
En 2009, Ronnie et André Bernheim ont créé le groupe Marlox sur la base d'une belle opportunité qu'ils ont su saisir. Avec deux partenaires privés, ils ont acquis les activités de la firme germano-asiatique Egana Goldpfeil. Celle-ci avait dans son portefeuille la fabrication sous licence de montres pour Esprit, edc, Joop, Puma et Pierre Cardin (montres et bijoux). Marlox Group emploie quelque 2000 collaborateurs dans le monde. Quelque 50 emplois ont été transférés vers la Suisse. «Il y a eu beaucoup de travail pour adapter les structures de l'organisation Egana à nos standards d'efficacité», dévoile André Bernheim. Récipiendaire du «Swiss Logistics Award» en 2003, Mondaine se distingue par sa maîtrise de l'art délicat du «just-in-time». Soit produire juste à temps afin de minimiser les stocks à l'usine comme chez les clients.
Prochainement, des lignes produites sous licence en Asie par le groupe Marlox vont être partiellement rapatriées à Biberist. «Ce transfert s'accompagne d'une montée en gamme, observe André Bernheim. Produits Swiss made, les modèles seront plus élaborés et plus chers.»
Comme l'ensemble de l'industrie d'exportation, le groupe Mondaine souffre de la faiblesse du dollar et de l'euro. En outre, le prix de l'argent utilisé comme matière première a plus que triplé en deux ans. «Pour le moment, nous limons sur nos marges et nous améliorons la productivité. Mais nous ne pourrons pas le faire indéfiniment. Il faudrait vraiment que le franc baisse», réclame l'entrepreneur.

HISTORIQUE
La première usine Mondaine remonte à 1967
Pour faire face à des problèmes de qualité et de délais, la famille Bernheim se lance alors dans la production de montres.
«Erwin Bernheim, notre père, était tailleur. Il a commencé à acheter des marques connues pour les distribuer aux émigrants qui ont survécu à la guerre en se réfugiant en Suisse et qui ont ensuite dû la quitter. Il a choisi le nom Mondaine car sur un lot de 100 pièces de six marques différentes envoyé au Brésil, ce sont celles-ci qui se sont vendues le plus vite», relatent André et Ronnie Bernheim. Après une escroquerie perpétrée par un grand fournisseur de montres suisses, Erwin Bernheim crée avec Egon Frank sa marque et l'enregistre en 1954.
«Comme mon père rencontrait des problèmes de qualité et de délais avec les montres terminées, il s'est mis progressivement à les fabriquer lui-même», relate André Bernheim. Le Zurichois ouvre un petit atelier dans une ancienne halle de gymnastique et commence la production dans la région de Soleure. En 1967, il a créé sa première fabrique à Biberist. La firme gagne une réputation dans l'innovation technologique avec différents modèles à quartz et à énergie solaire. Lors de la crise horlogère des années 1970, Mondaine est parmi les premières à produire une montre digitale à cristaux liquides.
«La succession s'est déroulée sur vingt ans, se rappellent les deux frères. Notre père nous a transmis son savoir-faire dans le domaine de la négociation et de la vision industrielle et financière. Il a quitté complètement le groupe en 2000, à 75 ans. L'héritage le plus fort de nos parents a été leur confiance totale en nos capacités à réaliser des projets dont ils partageaient les objectifs sur le long terme.»
LÉGISLATION
Un opposant au renforcement du Swiss made
Le groupe horloger serait très affecté par un changement de loi.
Ce qui est bon pour l'horlogerie de luxe ne l'est pas pour les acteurs de l'entrée et du moyen de gamme. Tel est le message que veut faire passer Ronnie Bernheim, qui combat le projet de renforcement du Swiss made. Soutenue par la Fédération horlogère, la nouvelle loi prévoit que la part du prix de revient des montres produites en Suisse doit passer d'un minimum de 50% pour le mouvement à 60% pour les montres à quartz et à 80% pour les montres mécaniques. Ce rétrécissement doit rendre l'offre plus exclusive, ce qui bénéficie avant tout aux fabricants de luxe et aux entreprises importantes, soutient Ronnie Bernheim. Selon lui, ce changement ferait doubler le prix de ses modèles. La production de masse deviendrait l'apanage des géants comme Swatch Group mais ne sera plus accessible aux PME. «Plusieurs entreprises seraient, comme nous, contraintes de délocaliser la production en Chine.» Président de la Fédération horlogère – dont Mondaine ne fait pas partie – Jean-Daniel Pasche défend quant à lui le renforcement du Swiss made. «Il n'y a pas que les grands groupes qui y sont favorables. Des PME actives dans l'entrée de gamme le soutiennent aussi, même si elles devront procéder à des adaptations. Ce label doit garantir les emplois sur le long terme.»
Une sous-commission du Conseil national travaille actuellement sur les textes finaux de la loi qui doivent encore être adoptés par le Parlement. Puis le Conseil fédéral fixera une date d'entrée en vigueur.
