Une renaissance innattendue

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Dix ans après sa renaissance, Czapek poursuit son chemin singulier dans la haute horlogerie.

Il y a dix ans, dans un coin discret du SalonQP 2015 à Londres, une montre appelée Quai des Bergues annonçait la renaissance d’un nom disparu depuis plus de 150 ans : Czapek & Cie. À la fin de l’année suivante, cette montre issue d’une jeune marque inconnue remportait le Prix du Public au Grand Prix d’Horlogerie de Genève (GPHG). En une décennie, Czapek s’est imposée à la table des grands de la haute horlogerie contemporaine. Dix calibres, répartis en cinq collections distinctes, ont forgé une identité technique et esthétique forte : un langage Czapek qui exprime avec éloquence les nuances d’un esprit à la fois indépendant et anticonformiste.

Czapek est née d’une vision faite de contradictions apparentes. Animée par une attention presque obsessionnelle au détail et à la qualité, la maison est également portée par un goût affirmé pour l’expérimentation et la liberté de pensée. Il y a chez Czapek un mélange de ludisme et d’audace, une irrévérence assumée tempérée par un profond respect des traditions de la haute horlogerie. En refusant les chemins tracés, la marque a obtenu des résultats parfois inattendus — et cette part d’imprévisibilité est devenue l’une de ses signatures.

Cet esprit imprègne tout ce que fait Czapek, et se manifeste concrètement à travers un langage de design unifié entre ses dix calibres. Le principe fondateur de la Czapek moderne était clair : puiser son inspiration dans son ancêtre du XIXᵉ siècle — en canalisant les principes esthétiques de François Czapek, sa passion pour l’artisanat et son esprit frondeur — sans jamais se contenter de ressusciter les reliques du passé. Il s’agissait de créer une haute horlogerie d’esprit contemporain : une alliance subtile entre le savoir-faire traditionnel et l’innovation moderne, tant sur le plan esthétique que technique.

Dans chaque création, au sein et entre les cinq collections, Czapek cultive une tension féconde entre équilibre et déséquilibre, beauté et étrangeté, familiarité et audace. Ces contrastes se rejoignent pour former le fil d’Ariane qui relie toutes ses œuvres : la recherche de la beauté. L’objectif ultime ? Renforcer le lien émotionnel entre la montre et son porteur.

Un voyage vers l'inconnu

Il était une fois, il y a bien longtemps...

François Czapek, né František Čapek en Bohême (l’actuelle République tchèque) en 1811, se forme en Pologne comme horloger avant d’arriver à Genève en 1832, à l’âge de 21 ans, en tant que réfugié. Après plusieurs années passées à parfaire son art dans ce nouveau pays, il s’associe avec un autre émigré, Antoni Patek, avant de fonder en 1845 son propre atelier. Sous son nom, il crée des montres à la fois techniquement remarquables et esthétiquement raffinées, destinées à une clientèle prestigieuse, dont la cour impériale française et l’élite européenne. Malgré la contribution essentielle de François Czapek à la réputation de Genève comme berceau de la haute horlogerie du XIXᵉ siècle, son nom tombe peu à peu dans l’oubli après sa retraite, au milieu des années 1860.

Avançons de près de 150 ans. En 2012, après l’acquisition des droits du nom Czapek, Harry Guhl et Xavier de Roquemaurel, rejoints par l’horloger Sébastien Follonier (d’où la nomenclature SXH des sept premiers calibres modernes), entreprennent de recréer la marque comme une Maison de haute horlogerie contemporaine.

Quai des Bergues Emerald Green et Sapphire Blue © Czapek & Cie

Des choix décisifs

Tout ce qui définit la personnalité de Czapek au XXIᵉ siècle — de sa communauté de « personnes rares » à son langage de design — découle de décisions audacieuses prises avant même le lancement, et d’un certain nombre d’idées jugées « folles » par l’orthodoxie horlogère et économique de l’époque. L’écosystème horloger  et économique de l’époque.

Afin de rester libres de toute emprise créative ou financière, les fondateurs décident de ne pas recourir à un fonds d’investissement ou à un mécène fortuné, mais d’adopter une solution alors inédite dans le monde du luxe : le financement participatif en capital (equity crowdfunding). Plus tard, face à l’enthousiasme des détaillants à Baselworld 2016 qui ne se traduisait pas encore en ventes, une autre « idée folle » voit le jour : vendre directement en ligne. Une hérésie dans la haute horlogerie — mais un pari immédiatement gagnant. « Nous sommes une start-up, donc nous pouvons inventer notre propre modèle économique », expliquait alors Xavier de Roquemaurel.

En l’absence d’un milliardaire pour financer son ascension, Czapek n’avait pas les moyens de se positionner par une montre à grande complication. Et, de toute façon, un tel exercice aurait contredit sa volonté de bâtir une entreprise sans ego. La solution ? La Quai des Bergues, une pièce fondatrice plus forte qu’un manifeste basé sur une démonstration de complications techniques : simple, et d’une justesse à toute épreuve, elle est une déclaration d’intention et de philosophie. Autre preuve d’humilité : plutôt que de tout maîtriser en interne dès le départ, Czapek choisit de collaborer avec les meilleurs spécialistes indépendants, sélectionnés pour leur excellence et leur affinité avec l’esprit de la marque, sans contrainte dogmatique. Ce choix honore la tradition genevoise de l’établissage, en voie de disparition à l’ère de l’intégration verticale. Dans le même esprit, aucun poste de « Directeur Créatif » n’existe chez Czapek : les designers internes, des créateurs indépendants, l’équipe et les artisans partenaires co-créent ensemble. Xavier joue le rôle de chef d’orchestre, coordonnant cette symphonie créative.

La philosophie de Czapek en matière de haute horlogerie s’exprime à travers une approche du « small is beautiful ». La production est volontairement limitée ; les variations esthétiques de chaque modèle sont presque toujours des éditions limitées, et les clients peuvent personnaliser leur montre en choisissant parmi différentes combinaisons de cadrans, index, aiguilles et bracelets — un degré de personnalisation rare dans le monde de l’horlogerie haut de gamme. Fidèle à ses valeurs, Czapek confie l’assemblage complet d’une montre à un seul horloger, renforçant le lien entre l’artisan et le collectionneur et offrant à chacun un profond sentiment d’appartenance à l’objet qu’il crée.

Les montagnes russes d’un succès

Les premières années de Czapek furent une aventure émotionnelle : du quasi-néant commercial (malgré un intérêt considérable) à Baselworld 2016, à l’«idée folle » des ventes en ligne qui dépassa toutes les attentes. Peu à peu, la jeune marque trouva son public et, fin 2018, atteignit pour la première fois la rentabilité. En 2019, forte de cette preuve de concept, Czapek ouvre sa première boutique phare à Genève, à deux pas de l’emplacement de l’atelier de François Czapek au XIXᵉ siècle. En mai 2020, alors que le monde était confiné, le lancement de l’Antarctique semblait risqué. Mais, tandis que chacun redécouvrait la valeur du temps, la montre devint un succès fulgurant. Les premières éditions limitées furent épuisées en quelques semaines, propulsant Czapek à un nouveau niveau de reconnaissance internationale.

Le succès apporta toutefois de nouveaux défis : fin 2020, la maison faisait face à un carnet de commandes de près de 600 montres, puis plus de 2 000 pièces fin 2022. Installée depuis peu dans sa manufacture de La Chaux-de-Fonds, Czapek dut alors fermer temporairement les commandes de l’Antarctique. Parallèlement, l’évolution technique se poursuivait : en 2020, le calibre SXH5 devient le premier mouvement entièrement conçu et développé en interne. Le calibre 9, présenté début 2025, marque une étape supplémentaire : non seulement imaginé et construit en interne, il est aussi majoritairement usiné dans la manufacture Czapek.

Antarctique Terre Adélie Secret Alloy, 2020 © Czapek & Cie

Une décennie de design

De zéro à dix : l’histoire d’une évolution technique et esthétique

Prenant pour point de départ les montres de poche du XIXᵉ siècle signées François Czapek, l’évolution technique de la maison à travers dix calibres en une décennie s’est toujours accompagnée d’une identité esthétique singulière. Le calibre SXH1 fut conçu comme un hommage moderne au mouvement de la montre de poche n° 3430 de François Czapek. Fidèle à l’original de 1850, tant sur le plan esthétique que fonctionnel, il se distingue par une indication combinant le jour de la semaine et la réserve de marche de sept jours à 4h30, équilibrée par une petite seconde à 7h30. Pour ceux qui pensaient que le SXH1 définissait littéralement le style et la direction technique de Czapek, le SXH2 fut une surprise : un saut technique vers le tourbillon et un virage esthétique vers un affichage spectaculaire du mouvement côté cadran, dévoilant un tourbillon suspendu et un second fuseau horaire.

Ces deux calibres, entièrement propriétaires, furent développés en partenariat avec Jean-François Mojon de Chronode. Si le SXH1 cristallisait le passage du passé au présent, le SXH2 projetait Czapek vers le futur. Par la suite, la maison explora une série de complications classiques, chacune réinterprétée dans le langage propre à Czapek — non sans quelques détours inattendus.

Antarctique Rattrapante Silver Grey © Czapek & Cie

Avec le lancement en 2018 de la collection Faubourg de Cracovie et du calibre SXH3, Czapek s’attaque à une complication emblématique : le chronographe. Développé en collaboration avec Vaucher Manufacture Fleurier, le mouvement, basé sur le calibre VMF 6710, bat à 36 000 A/h (5 Hz) et fut entièrement personnalisé pour la maison. À Baselworld 2019, Czapek surprend à nouveau le monde horloger avec The Sands of Time, un sablier artistique exprimant la beauté du temps qui s’écoule. Le calibre 4, plus instrument de mesure du temps que véritable mouvement, fut co-créé avec les verreries Moser, originaires comme François Czapek de Bohême au XIXᵉ siècle.

Vint ensuite le calibre SXH5, tournant majeur dans l’histoire de la maison.
Entièrement conçu en interne pour la collection Antarctique, il visait un double objectif : performance horlogère — avec un micro-rotor en platine recyclée pour une meilleure inertie — et plaisir visuel, grâce à une architecture distinctive composée de sept ponts ajourés. En 2021, le SXH6 voit le jour, développé pour l’Antarctique Rattrapante en collaboration avec Chronode. Repoussant les limites ludiques du chronographe à rattrapante, ce mouvement inédit renverse littéralement la perspective : toutes les composantes clés — embrayage, cames de remise à zéro, leviers — sont visibles côté cadran. Cette fascination pour la mécanique visible s’exprime à nouveau avec le SXH7, dévoilé dans l’Antarctique Révélation en 2023. Reprenant la base du SXH5, le mouvement est reconstruit en profondeur : l’échappement est inversé pour être pleinement visible côté cadran, et la trotteuse centrale est remplacée par une petite seconde à 4h30.

À la fin 2023, la Place Vendôme Complicité marque une nouvelle étape dans l’évolution technique de Czapek. Son calibre 8, développé en collaboration avec le maître horloger Bernhard Lederer, intègre un double échappement rare et hautement technique.
Son principe : l’énergie d’un seul barillet est transmise via un différentiel à deux balanciers indépendants ; toute variation de marche est ainsi compensée, garantissant une meilleure précision chronométrique.

En 2024, avec le lancement de la collection Promenade, le calibre SXH5 est à nouveau revisité. Un mouvement né pour une montre sportive se métamorphose en moteur d’une pièce de style habillée. Dans cette version SXH5.1, la trotteuse centrale devient une petite seconde à 4h30, créant un point d’ancrage visuel pour une infinité d’interprétations artistiques du cadran. Début 2025, le calibre 9 réconcilie à son tour deux notions apparemment opposées : la délicatesse d’un tourbillon et l’esprit sportif de l’Antarctique. Son architecture met en scène le cœur battant de la montre sur le cadran, le tourbillon, le rouage et le barillet semblant léviter au-dessus de la platine.

Enfin, le calibre 10 ouvre la voie à la deuxième décennie de Czapek.
Hommage contemporain aux montres de poche de François Czapek, il inaugure une nouvelle génération de mouvements automatiques maison, conçus pour accueillir diverses complications. Plutôt que d’ajouter des modules, chaque future évolution du calibre 10 sera re-ingénierée dans son ensemble pour intégrer harmonieusement la complication.
La première itération, le calibre 10.1, combine une heure sautante centrale sur 24 heures avec des minutes traînantes sur disque périphérique, le tout logé dans un boîtier rétro-futuriste doté d’un couvercle demi-chasseur.

Parlez-vous Czapek ?

À travers ses dix calibres et cinq collections, le parcours de Czapek, du passé vers le futur — résumé par le contraste entre ses deux premières collections modernes — a donné naissance à une identité de design unique au fil de la décennie. Le principe fondateur : rendre hommage au passé sans jamais le copier servilement. Ainsi, les constructions à ponts multiples typiques des montres de poche du XIXᵉ siècle ont été réinterprétées dans les calibres SXH5 et SXH7 sous la forme d’une série de ponts ajourés, inclinés depuis la périphérie pour venir saisir les rouages. La symétrie verticale, autre signature des mouvements de François Czapek, s’exprime dans la disposition alignée des heures-minutes et de l’indication jour/nuit sur le SXH2 ; dans les deux colonnes de commande du SXH6 (chronographe en haut, rattrapante en bas) ; ou encore dans l’alignement du barillet et du tourbillon sur le calibre 9.

La tension entre symétrie et asymétrie, si éloquemment exprimée dans les créations historiques de Czapek, demeure omniprésente. Les affichages des complications du garde-temps n° 3430 furent transposés littéralement dans le SXH1 — placés à 7h30 et 4h30 plutôt que sur l’axe 9-3, une disposition devenue emblématique.
Depuis, elle a été déclinée de multiples façons : tourbillon et réserve de marche du SXH2, petite seconde décentrée du SXH5.1, compteurs du SXH6, double échappement du calibre 8.
Le SXH7 pousse encore plus loin ce jeu d’équilibre : rotor à 9h, barillet à 1h, et, clin d’œil au SXH1, avec sa petite seconde à 4h30.

L’architecture puissante de chaque calibre moderne souligne la tridimensionnalité, mêlant surfaces ouvertes et fermées dans une danse de courbes et de cercles concentriques : cercles dans les cercles sur le SXH1, le calibre 8 et le calibre 10 ; ponts incurvés et découpes aérées sur les SXH1, SXH5 et SXH7. Des lignes franches et tendues ancrent chaque composition, contrepoint contemporain aux courbes élégantes de l’horlogerie classique : bras des masses oscillantes ajourées des SXH6, calibres 9 et 10 ; ponts squelettés des SXH3 et SXH5 ; et le pont tripode signature des SXH6 et SXH7, qui fait écho aux ponts rectilignes côté cadran du SXH2.

Une fascination pour la beauté mécanique imprègne la conception de chaque mouvement. Des ponts partiellement ajourés du SXH1 et du calibre 8 à la construction aérienne des SXH3, SXH7 et calibre 10, jusqu’à la squelettisation totale du SXH7, tout exprime non seulement la beauté des formes, mais aussi le plaisir visuel de la cinématique horlogère.
Poussant ce principe plus loin encore, le SXH2 expose les éléments clés côté cadran, tandis que les SXH6 et SXH7 renversent intégralement le mouvement.

Antarctique Tourbillon Secret Alloy © Czapek & Cie

Le jeu des finitions : lumière et matière

Ce langage architectural est enrichi par des finitions contrastées devenues une signature visuelle à part entière. Techniques traditionnelles et modernes dialoguent sans cesse : sablage contre anglages polis à la main, PVD noir contre rhodiage lumineux — des compositions qui jouent sur la lumière, la texture et la profondeur, et attirent naturellement le regard vers le cœur du calibre. La beauté des mouvements de Czapek se prolonge dans celle des boîtiers qui les abritent. Fidèles à la rondeur classique de la haute horlogerie, mais riches en détails contemporains, ces boîtiers allient élégance intemporelle et modernité subtile. Ils subliment les mouvements sans jamais leur voler la vedette, incarnant un langage Czapek discret et sûr de lui, parfaitement équilibré sur le poignet.

Quant aux cadrans, véritables visages de la marque, ils sont un terrain de jeu créatif où passé et futur se rencontrent. Czapek revisite les arts décoratifs traditionnels — guillochage, émaillage, laquage, vernissage — pour en faire des expressions nouvelles.
Le guilloché, notamment, est devenu une signature maison, chaque motif conçu pour suggérer un mouvement, une profondeur ou un effet optique propre au dessin du cadran.
Certains des motifs les plus audacieux sont d’ailleurs nés d’erreurs heureuses, comme ce léger décalage du guillocheur devenu source d’inspiration... Chez Czapek, une erreur devient souvent une opportunité créative, nourrie par un état d’esprit collaboratif et la volonté constante de se réinventer.

Produisant ses variations en petites séries, souvent en réponse aux collectionneurs ou aux suggestions de partenaires tels que Metalem, Donzé Cadrans et MD’Art, Czapek multiplie les jeux de textures, de matériaux et de couleurs — sans règle préétablie.
Des finitions rares comme le lamé, le métal plissé, des matières précieuses comme l’osmium, différentes techniques d’émaillage, de laquage ou de vernissage composent un vaste éventail de visages, chacun doté de son caractère propre.

Malgré cette richesse visuelle, une certaine retenue demeure dans le design des montres Czapek : une idée du luxe qui ne repose ni sur l’ostentation ni sur le statut, mais sur l’émotion et la lumière. Un luxe qui se définit non par la possession, mais par l’expérience esthétique et la compréhension intime du beau, perceptible seulement à ceux qui partagent ces valeurs.

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