On accorde au passé un privilège exorbitant. On veut lui attribuer l’indiscutable, l’irréfutable, alors qu’il n’est qu’échanges, controverses et réécritures. La cavalcade du temps est trop rapide pour que l’observateur puisse, a posteriori, en figer le mouvement une fois pour toutes.
Pourtant, c’est à cette exégèse que se livrent les marques horlogères, cherchant des réponses simples à des questions éminemment complexes. Le tourbillon en est la preuve. S’il est incontestable qu’Abraham-Louis Breguet l’a conceptualisé en 1801 - un brevet en atteste formellement, il n’est pas dit que l’idée ait fait l’objet d’échanges concomitants avec John Arnold. Même chose avec le second poussoir de remise à zéro du chronographe : il est communément attribué à Breitling, mais probablement pas inventé au sens strict.
Le poids des mots : ni automatique, encore moins oscillante
Ces arguties concernent aussi l’invention la plus déterminante de la montre moderne : son remontage automatique. Dans cette quête, la manière de formuler la requête a son importance, car le mot « automatique » est contemporain. Il faut donc questionner l’histoire à la recherche d’une montre « perpétuelle », selon le lexique du 18e siècle. Tel qu’il est précisé en tout cas par Breguet, dont la littérature fait autorité pour cette époque puisqu’elle est la seule à être parfaitement conservée au Musée Breguet.
Il faut ensuite examiner la nature de l’organe de remontage. Car tout le monde s’accorde à dire qu’il s’agit bien d’une masse - et c’est encore le cas de nos jours - mais sa rotation peut soit être complète, soit partielle.
Cette distinction est essentielle. En effet, une masse qui tourne à 360° effectue une révolution complète. Elle devrait donc être dite « rotative ». À l’inverse, une masse qui n’effectue que de brefs allers-retours sur un petit arc-de-cercle est, par définition, simplement « oscillante » (littéralement, « ce qui va de part et d'autre d'une position moyenne par un mouvement de va-et-vient »). Le problème est que, de nos jours, les deux définitions ont été inversées. On appelle quotidiennement « masse oscillante » celle qui fait pourtant une révolution complète à 360° sur elle-même. Soit un principe défini par un mot...qui en dit exactement le contraire.
Le contresens est donc majeur. Et ses implications historiques bien réelles. Car l’invention de la masse « à 360° », celle que toute l’horlogerie utilise de nos jours, semble se partager entre un certain Hubert Sarton, horloger liégeois, et Abraham-Louis Perrelet (et, pour ne rien simplifier, au sein d’une montre Leroy). L’affaire se joue probablement en 1777. Toujours est-il que, de cet héritage disputé, on ne possède aucune montre. Uniquement des écrits. Et qui sont toujours sujets à controverse.
Le cas Breguet
Pendant ce temps, Breguet travaille lui aussi sur le sujet. L’horloger n’a laissé aucune note datée sur ses recherches. Il indique simplement, dans les années 1790, qu’il travaillait sur la montre perpétuelle « depuis 25 ans », ce qui nous place à la même charnière que Sarton et Perrelet, vers 1775. Le brouillard n’en est que plus épais. Pourtant, factuellement, ni Sarton ni Perrelet n’ont laissé de montres qui attesteraient physiquement de leurs travaux. À l’inverse, la maison Breguet possède toujours en son musée la Breguet 1/8/82, terminée en août 1782 - ce qui implique qu’elle ait été commencée vers...1777 !
Ce sera, en définitive, la seule date autour de laquelle on peut raisonnablement ancrer l’invention de la montre perpétuelle, aujourd’hui dite « automatique ». Qui en est l’auteur ? La question est mal posée car, finalement, cette géniale invention a probablement deux proches parents (Sarton ou Perrelet pour la masse rotative à 360°), et Breguet pour la masse oscillante sur un arc-de-cercle. En soi, cette invention de Breguet était par ailleurs bien plus indiquée pour les montres de poche de l’époque, alors que l’idée de Sarton et Perrelet a finalement trouvé son emploi idéal au 20e siècle, avec la généralisation de la montre-bracelet.