La question du volume de production de chaque marque horlogère est une antienne de ses commentateurs. Et presque toutes répondent que cette donnée est confidentielle. Pourquoi ? D’abord, pour un mythe : en connaissant le nombre de montres réalisées chaque année et le CA de l’entreprise, certains analystes avisés pourraient en déduire le prix moyen de chaque montre, voire son prix de revient. Ce qui tient naturellement de l’art divinatoire tant les paramètres interposés sont multiples (marge médiane, par pays, dissociations sell-in et sell-out, frais douaniers, fluctuations mensuelles du taux de change, du prix des matières premières, etc).
En revanche, la donnée brute permet toutefois de saisir un facteur plus simple : savoir si l’entreprise est globalement en bonne santé. Une marque réalisant 100'000 montres une année, et 75'000 l’année suivante, sans variation générale de ses gammes ou de sa plage tarifaire, peut raisonnablement être considérée comme traversant une mauvaise passe. Ce qui incitera certains collectionneurs à s’en éloigner, par crainte que leur acquisition ne perde toute valeur à la revente.
C’est dans cette optique que certaines maisons brident leur offre. En conservant une demande supérieure à l’offre, elles s’assurent d’écouler chaque année 100% de leur production. Voire de créer une demande artificielle, en jouant sur les pénuries programmées et l’instauration de listes d’attente.
72'000 montres visées en 2025
Le jeu est courant dans le segment premium. Il est revendiqué par Audemars Piguet, comme l’annonçait son précédent CEO, François-Henry Bennahmias. Avec un sens théâtral consommé, l’homme a notifié à de multiples reprises brider volontairement sa production à plus ou moins 50'000 montres par an. Sa rivale Patek Philippe communique plus précisément ses chiffres. La manufacture genevoise adopte une autre stratégie, celle de la croissance maîtrisée. En 2017, sa production annuelle estimée est de 58'000 montres. En 2022, soit 5 ans plus tard, seules 4'000 montres de plus ont été réalisées, à 62'000 montres. Ces dernières années, les volumes ont crû plus rapidement : en 2025, Patek Philippe vise 72'000 pièces produites.
Ce lot sera en écrasante majorité mécanique : 58'000 pièces automatiques, 7'000 à remontage manuel. Les pièces à quartz restantes représentent donc environ 10% de la production annuelle de la manufacture, avec 7'000 montres prévues en 2025 (toutes féminines, essentiellement sur la Twenty-4).
16 millions de composants
Réaliser un tel volume exige un assortiment de composants dont on ne soupçonne pas l’importance : en 2025, Patek Philippe va passer commande ou produire en interne non moins de 16'500'000 composants. Ce chiffre est cohérent avec les 72'000 montres envisagées, puisqu’il induit une moyenne de 230 composants par montre, en phase avec un calibre de base doté d’une ou deux petites complications (jour, date, mois, par exemple), qui constituent l’essentiel du catalogue Patek Philippe.
Ce volume de composants est à ventiler au cœur des différents calibres que la manufacture garde actifs. En 2025, Patek Philippe exploitera 18 calibres de bases : 15 pour les montres-bracelets, 2 pour les montres de poche, et un pour les pendules de bureau.
Déclinés sous leurs différentes formes au gré de complications additionnelles, ces 18 calibres de base représentent 50 références de mouvements. C’est un nombre important, mais les calibres Patek Philippe ont en général une certaine longévité, souvent comprise entre 10 et 20 ans d’exercice, générant au final ces 50 références actives qui permettent aussi de faire du sur-mesure : de multiples modèles Patek Philippe possèdent ainsi leur mouvement propre, à l’opposé de la sérialisation industrielle.
« Patek Philippe, Genève »
Depuis sa création, Patek Philippe cultive un ancrage territorial fort à Genève. L’argument n’est pas une posture marketing. Il est réel, massif, et traduit en chiffres : sur un total de 2670 collaborateurs en Suisse, 2080 travaillent à Genève. C’est trois fois plus que dans tout le reste du monde : 760 salariés à l’international. Près des deux tiers de tout le personnel Patek Philippe est donc effectivement à Genève.
L’appareil de production est dimensionné en conséquence. Près de 10% de salariés suisses sont horlogers (254 horlogers qualifiés). La donnée brute est difficile à appréhender car aucune marque, ou presque, ne communique ce niveau de détail. En précisant que cette masse ne comprend que les « horlogers qualifiés », on saisit toutefois que le nombre d’opérateurs manuels associés à la production est bien plus important, puisqu’il y faut y ajouter les postes liés à la finition, au contrôle, à l’emboîtage, à la pose des bracelets, etc.
Par ailleurs, Patek Philippe fait état d’un parc de 400 machines actives. Ce socle industriel est un actif des plus précieux : la plupart des CNC (machines à commande numérique) dépasse allègrement le million de francs unitaire. Au final, seul le chiffre d’affaires de la société n’est pas communiqué. Il est cependant estimé aux alentours de 2 milliards de francs suisses, en cinquième position derrière, dans l’ordre, Rolex, Cartier, Omega et Audemars Piguet.