« C’est subjectif ». C’est généralement la réponse que l’on obtient lorsque l’on cherche à arbitrer entre différentes opinions horlogères. Est-ce qu’une montre vaut le coup ou pas ? La réponse la plus facile, mais aussi la plus diplomatique, est de contourner le sujet en expliquant que l’on ne peut pas simplement assigner un jugement définitif à une montre. La beauté est quelque chose de très personnel. Ce qui me plaît le plus n’aura peut-être aucun impact sur vous. Autrement dit, c’est subjectif. Vraiment ?
C’est un fait, l’attrait que l’on éprouve face à une montre est véritablement subjectif. Il faut toujours tenir compte de ses préférences personnelles, et pas simplement dans l’univers des montres. Nous n’aimons pas tous la même nourriture, les mêmes films, les mêmes livres, alors pourquoi attendre de nous que nous ayons des goûts universels à propos des montres ? Parce que, chère famille WorldTempus, ce n’est justement pas une question de goût.
Pour avoir suivi des études universitaires en littérature, je suis capable de faire la différence entre l’intérêt personnel que je porte à un livre, et ses qualités propres. J’ai véritablement apprécié certains livres que je serais pourtant bien embarrassée de lire en public. J’ai aussi écrit des essais académiques très appréciés sur des ouvrages de grande littérature qui m’ont pourtant été particulièrement pénibles à lire. Ce que je veux dire, c’est que vous n’avez pas véritablement besoin d’aimer quelque chose pour juger de sa qualité. Et ce n’est pas parce que quelque chose est particulièrement mal fait que vous ne pourrez pas l’aimer pour autant (après tout, c’est le propre du fast-food, que j’adore !).
Pendant trois années consécutives (2017–2019), j’ai eu le privilège de faire partie du jury du Grand Prix d’Horlogerie de Genève (GPHG). Là, j’ai conçu un petit système qui me permettait de faire très exactement l’inverse de ce que je viens d’écrire dans le premier paragraphe de cet article – à savoir mettre des notes sur des montres. Nous, les membres du jury, étions libres de toute contrainte dans nos jugements. Personne ne nous intimait de noter une montre sur tel ou tel critère. Notre capacité à juger les montres d’un point de vue d’expert a toujours été considérée comme un fait accompli.
Néanmoins, j’ai jugé important de mettre l’accent sur trois points précis qui font la qualité d’une montre. D’abord, le design. Il permet de mesurer la bonne conception d’une montre en termes d’équilibre, de symétrie, de proportion, d’harmonie des lignes, d’usage des couleurs. Mais aussi de finition des matériaux, du bon emploi des textures et du contraste visuel. Ensuite, le mouvement. Il s’agit là de tout ce qui concerne les composants avec lesquels la montre est construite. Le mouvement représente la part la plus importante de cette appréciation, avec notamment la manipulation de la couronne, la facilité de réglage de la montre, la clarté et la précision des affichages de la date ou de la phase de lune. Enfin, le troisième point est l’innovation. J’entends par là la valeur ajoutée que la montre apporte à la mécanique horlogère et si elle enrichit véritablement notre industrie avec quelque chose de totalement nouveau. Ou encore si elle améliore, en termes de beauté ou d’exemplarité, des principes ou concepts que l’on connaissait déjà.
Je crois qu’il est fondamental de structurer notre rapport aux montres. Cela nous permet d’avoir des discussions objectives à leur sujet, sur la manière dont nous les comprenons et les employons. Cela crée un socle solide, déconnecté du fait que nous aimions ou non la montre, parce qu’il est en réalité impossible d’avoir un débat productif sur le simple fait d’aimer ou non une montre. On ne peut pas discuter avec quelqu’un de ses goûts personnels. On ne peut pas forcer quelqu’un à adopter une position contre nature. Et je ne crois pas que ceci nous éloigne de la vocation de la haute horlogerie, comme certains peuvent le penser, que d’estimer une montre à partir d’éléments tangibles. Tout le monde comprend que l’attrait personnel que l’on ressent face à un diamant n’a pas grand-chose à voir avec la manière dont il est noté selon la grille des quatre C : Carat, Cut, Clarity et Colour. En quoi les montres seraient-elles différentes ?
Désormais, je promets de ne plus éviter les questions qui concernent les qualités ou les performances d’une montre en me référant de manière ambiguë à des opinions subjectives. Si j’aime une montre, je le dirai, même si je ne pense pas qu’elle est techniquement, esthétiquement ou conceptuellement brillante. Si je n’aime pas une montre, je ferai toujours de mon mieux pour l’évaluer professionnellement de manière équitable et argumentée. Pas mal, non ?
Cet article devrait probablement s’arrêter ici. Mais je souhaite vraiment mettre en perspective la raison pour laquelle tout ceci me vient à l’esprit. Et je suis au regret de dire que cela nous renvoie au sujet du fast-food. La semaine dernière, les Genevois ont pu se réjouir de notre première compétition de burgers à l’échelle de la ville, pendant une semaine complète durant laquelle les habitants amoureux du burger ont pu rendre visite aux restaurants participants à l’opération, déguster leurs cartes de burgers, et ensuite les noter grâce à un portail sur lequel chaque burger était évalué selon quatre critères différents. Non seulement cette opération m’a conduite à ingérer bien plus de burgers que je ne me le permets d’habitude, mais elle m’a aussi forcé à penser à ce qui se passe dans mon estomac, à prendre un peu de recul face à mon alimentation. J’ai mangé avec beaucoup de plaisir, oui, mais aussi en donnant du sens à ce que je faisais. Ce sont les deux mots que j’aimerais voir appliquer plus souvent aux rapports que nous avons avec les montres. Le plaisir et le sens.