Chapitre 3/6
Rarement un anniversaire avait suscité une attente aussi forte. En 2016, l’opinion générale prévoyait que Patek Philippe dévoilerait une série spéciale pour marquer le quarantième anniversaire de la Nautilus. Pourtant, pour ceux qui suivaient l’événement de près, le résultat s’est avéré décevant. Lors de l’exposition Baselworld, qui n’existe aujourd’hui plus, Patek Philippe n’a pas répondu aux attentes de chacun.
Aquanaut, Calatrava, de nombreux chronographes, mais aucune Nautilus à l’horizon ! Ce n’est que plusieurs mois plus tard, en octobre précisément, que Patek a finalement lancé son annonce. Cependant, il ne s’agissait pas du coup d’éclat espéré. La maison est restée relativement discrète, en présentant seulement une simple paire de montres anniversaire. En réalité, ces deux modèles annonçaient déjà de nombreux changements à venir, aussi bien chez Patek Philippe que dans la collection Nautilus.
Pour commencer, parlons des montres. La première était la réf. 5711 P, où la lettre P désigne le platine. Il s’agissait donc d’une 5711 entièrement réalisée en platine, dotée d’un cadran bleu dégradé. Comme sur toutes les montres Patek Philippe en platine, un discret diamant rond brillant était serti entre les cornes inférieures. Naturellement, c’était une montre lourde, à l’image de toutes les montres sportives sur bracelet en platine : elle affichait un poids conséquent de 240 grammes, alors que la 5711A pèse environ 150 grammes.
Il faut se replacer dans le contexte de 2016. À cette époque, le platine n’avait pas encore acquis le statut presque culte qu’il possède aujourd’hui parmi les grandes icônes horlogères. Globalement, ce métal s’adressait surtout aux clients qui appréciaient son poids et sa rareté, plutôt qu’à ceux capables de le distinguer visuellement de l’or blanc. En soi, ce choix n’était pas révolutionnaire, puisque Patek Philippe avait déjà habillé la Nautilus de ce lourd manteau gris à plusieurs reprises. Cependant, cette 5711P cachait un atout particulier, qui constituait le fil conducteur de la série du 40ᵉ anniversaire de la Nautilus : ses index horaires étaient composés de 12 diamants blancs taillés en baguette. Ils étaient positionnés de 2 à 12 heures, aucun n’étant placé à 3 heures en raison de la présence de la fenêtre de date. Et cela, oui, cela précisément, était nouveau.
La seconde pièce était la réf. 5976 G. Ici, 5976 correspond au chronographe flyback Nautilus à remontage automatique, tandis que le G renvoie au mot français « gris », désignant la teinte de l’alliage d’or utilisé par Patek Philippe. En anglais, on parle plutôt d’or blanc. À l’intérieur, le calibre CH 28-520 C donnait à la montre sa configuration caractéristique, avec un compteur chronographe concentrique des secondes et des minutes placé sous les aiguilles. Ce détail est important, car l’espace situé au-dessus de ces aiguilles était occupé de façon très visible par la signature créée par Patek Philippe pour les deux références anniversaire. Il s’agissait d’une grande inscription tridimensionnelle gravée sur le cadran, indiquant « 1976 & 40 & 2016 ». On la retrouvait également sur la 5711P, mais placée sous les aiguilles. Cette mention était inhabituelle : c’était la première fois que Patek affichait aussi ouvertement l’événement pour lequel une montre avait été conçue. Et elle était large. Très visible. Et elle ne plaisait pas à tout le monde. Pourtant, elle s’est révélée être une excellente idée.
Il est certain que présenter seulement deux montres pour célébrer le quarantième anniversaire d’un modèle aussi important pouvait paraître surprenant. En réalité, avec ces deux pièces, Patek Philippe cherchait à atteindre trois objectifs en une seule démarche. Le premier consistait à introduire une nouvelle caractéristique jusqu’alors réservée à des pièces sur mesure ou extrêmement rares. L’utilisation d’index en diamant permettait ainsi de faire un premier pas sur le marché des montres pour hommes serties de diamants. Fidèle à son approche très conservatrice du design, Patek ne l’avait jamais exploré publiquement à grande échelle. Pourtant, certains marchés le réclamaient déjà, notamment en Asie du Sud-Est, aux États-Unis et au Moyen-Orient en pleine expansion. Quelques années plus tard, cette orientation devint un axe majeur pour Patek Philippe, qui alla jusqu’à acquérir un important sertisseur, Salanitro, afin de répondre à cette demande croissante et d’en tirer pleinement profit.
Le deuxième objectif consistait à repositionner la Nautilus à un niveau supérieur. L’engouement pour la collection n’avait pas encore atteint l’intensité presque frénétique des années 2020, mais l’intérêt restait largement concentré sur les références en acier, car ce sont elles qui étaient les plus historiques, les plus emblématiques et aussi les moins chères. La Nautilus demeurait ainsi la porte d’entrée chez Patek, une situation qui commençait à agacer le siège genevois. La marque a donc cherché à élever son statut en y ajoutant des éléments coûteux et exclusifs, notamment le platine et les diamants.
Le troisième objectif du marquage sur le cadran était de rendre ces deux montres particulièrement spéciales et très recherchées par les collectionneurs. L’une des raisons pour lesquelles Patek connaît un tel succès en tant que marque tient au fait que ses montres conservent souvent leur valeur sur le marché secondaire, parfois même au-delà de leur prix de vente initial. Cette situation est devenue par la suite un sujet que Patek a dû gérer, mais n’allons pas trop vite. Les gravures « 1976 / 40 / 2016 » ne faisaient pas l’unanimité, mais elles rendaient ces deux séries immédiatement reconnaissables et extrêmement désirables pour ceux qui savaient quoi regarder. Il ne s’agissait pas simplement d’une nouvelle variation de leurs références respectives : c’étaient ces Nautilus rares et très onéreuses. Les deux modèles ont été lancés avec des prix à six chiffres, et ils continuent aujourd’hui encore à se vendre avec des marges très importantes.
Toute célébration d’anniversaire pour une marque ou une collection constitue avant tout un exercice de marketing. L’objectif est de marquer les esprits, de susciter le désir et de renforcer le sentiment d’exclusivité. Avec seulement deux montres présentées, Patek a laissé le public sur sa faim, donnant envie d’en voir davantage. En revanche, concernant les volumes produits, la marque ne s’est pas montrée particulièrement restrictive : 700 pièces pour la 5711P et 1 300 pièces pour la 5976G. Cela représentait déjà un nombre conséquent de montres, surtout pour une collection que Patek ne fabriquait pas à très grande échelle.
La stratégie adoptée pour le 40ᵉ anniversaire servira-t-elle de modèle pour le 50ᵉ anniversaire à venir ? Sera-t-elle totalement différente ? Y aura-t-il encore des modèles en acier ? Davantage de diamants ? Plus de platine ? Ou encore d’autres surprises ? Les attentes sont élevées, peut-être plus que jamais.