Près de 80% des mouvements mécaniques émanent d'ETA

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La filiale de Swatch Group, sous le coup d'une enquête, écrase par sa domination le marché des calibres horlogers en Suisse.
BASTIEN BUSS À LAUSANNE
9 décembre  2008
L'ire des horlogers suisses n'est pas retombée. Malgré l'ouverture d'une enquête préalable de la Commission de la concurrence (Comco), c'est toujours la colère qui règne face aux hausses de prix décidées par Swatch Group sur les mouvements mécaniques. Les sociétés horlogères qui ont porté plainte, prélude à l'investigation de l'autorité de surveillance, fourbissent désormais leurs armes.

Certains ont pris des avocats pour mieux défendre leurs intérêts. Objectif : convaincre la Comco d'une distorsion de marché et d'un abus de position dominante de la part de l'entreprise ETA, bras industriel du numéro un mondial de l'horlogerie. C'est toutefois la Comco qui reste seule juge en la matière.Industrie_324782_1

Dans ce contexte, en collaboration avec plusieurs horlogers et fournisseurs, «L'Agefi» a procédé à une analyse du marché suisse des mouvements mécaniques, afin de mieux comprendre la situation. Ces données, vérifiées auprès de plusieurs sources, peuvent être considérées comme suffisamment fiables pour être exploitées. Avec le seul bémol qu'elles ne constituent qu'une estimation. Elles ont en tout cas le mérite d'exister, à défaut d'un document officiel, dûment estampillé par la Fédération horlogère ou tout autre organisme légitime. Avec toute la retenue qui s'impose face à ce genre de chiffres, il est toutefois possible de tirer des enseignements très éclairants.

On s'en doutait: Swatch Group et ses différentes filiales ETA, Nouvelle Lémania et Frédéric Piguet, dominent de manière écrasante le marché des mouvements mécaniques. L'intensité et l'étendue de cette mainmise était par contre moins connue ou n'a jamais été publiée: le groupe maîtrise plus de 75% du marché, avec un peu plus de 3,85 millions de mouvements sur un total annuel de 5,1 millions. C'est-à-dire que trois montres mécaniques suisses sur quatre battent au rythme de Swatch Group. Une réalité qui met à mal le discours de beaucoup de marques et de leurs produits soidisant exclusifs et fabriqués à l'interne. Mais qui montre aussi leur dépendance à ETA.

Il n'existe toujours pas d'alternative

A lui seul, le fameux mouvement 2824 se taille une part de marché de 27,5%. Les trois calibres les plus vendus par la filiale de Swatch Group équipent 63% des montres mécaniques produites en Suisse. «Sans ETA, je peux fermer boutique demain», témoigne un horloger indépendant.

Ce n'est pas tout. Si l'on exclut Rolex de ce classement, manufacture qui ne livre de toute manière pas à des marques tierces, Swatch Group s'arroge même pas loin de 90% du marché. «Cette société bénéficie d'une position dominante, ultraécrasante, archicontraignante pour nous», s'emporte un autre horloger. A noter toutefois que jouir d'une position dominante n'a rien de répréhensible en soi, en abuser est par contre illicte. Autre constat: il n'existe à ce jour aucune alternative sérieuse au Swatch Group. En réunissant Sellita et les marques horlogères qui produisent à l'interne une partie de leurs propres mouvements (comme Girard-Perregaux, Audemars Piguet, le groupe Richemont, etc.), cela ne représente que 10% du marché, ou 11,4%, en excluant Rolex. Cette domination va durer puisqu'aucune autre initiative industrielle ne se profile à l'horizon. Pourquoi au juste? Un horloger neuchâtelois y voit deux raisons majeures. Premièrement, il y a une fuite vers l'esprit manufacture et le très haut de gamme.

«Chacun voulait son propre mouvement en guise de réponse. Il convenait de le revendre très cher pour compenser les coûts.» Cette production est toutefois restée infinitésimale. Deuxièmement, le temps manque. «Sellita a par exemple sorti un seul modèle en six ans, copie du 2824 d'ETA.» Problème, la société dépend ellemême du bon vouloir de Swatch Group, via Nivarox, en ce qui concerne le spiral. Par ailleurs, ETA existe depuis 1793. «On ne peut rattraper le retard en si peu de temps. En plus, je déplore l'esprit de clocher qui règne dans notre milieu. Il est impossible de mettre sur pied des collaborations. Et ce n'est pourtant pas faute d'avoir essayé. »

Dans les années à venir, en raison notamment de la montée en puissance de Sellita ou d'autres fabricants de mouvements comme Soprod, la part de Swatch Group pourrait baisser. Selon les projections établies par plusieurs horlogers, elle va graduellement diminuer pour atteindre 77% en 2011. Sera-ce suffisant pour convaincre la Comco de ne pas intervenir? Rien n'est moins sûr.

 

En plein boom, les montres mécaniques sont le véritable nerf de la guerre

A première vue, ce combat horloger peut paraître futile. Il n'en est pourtant rien. Il s'agit même de la clé de voûte de toute l'industrie. Son miroir en quelque sorte. On le sait, aucun horloger suisse n'est entièrement, à 100%, indépendant. Tous doivent passer par l'un des pôles industriels de Swatch Group, qu'il s'agisse des mouvements, des ébauches de mouvements ou encore des différents organes réglants. Conséquence, la mesure décidée par ETA, bras armé de Swatch Group, touche l'ensemble de l'industrie. Laquelle d'une manière ou d'une autre devra s'adapter à ce renchérissement (s'il entre en vigueur), en rognant sur les marges ou en la répercutant sur le client. Si la nouvelle secoue tellement le landerneau horloger, c'est que des sommes colossales sont en jeu. Mais pas seulement. ETA ne pouvait pas fixer pire calendrier. Le secteur va traverser une phase cruciale, avec en toile de fond la crise économique, qui sera déjà à elle seule dévastatrice pour beaucoup d'horlogers. Par ailleurs, l'avenir, du moins en partie, de l'horlogerie se joue sur la niche particulière du mécanique. Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Sur les dix premiers mois de l'année, la Suisse a exporté pour 1,1 milliard de francs de montres mécaniques, soit 424.434 garde-temps. Pour l'ensemble de 2007, cela représentait 9,9 milliards de francs, pour 4,2 millions de pièces. On parvient ainsi à 67% de l'ensemble des exportations horlogères.

Le quartz fléchit

Certes, en volumes, le quartz évince (encore) le mécanique (21,7 millions de pièces en 2007), mais, en valeur, il est désormais relégué aux oubliettes. De plus, tendanciellement, c'est le mécanique qui a le vent en poupe. En six ans, la production a été accrue de 57,2%, alors que le quartz a régressé en nombre de pièces (-2,3%). L'année 2008 ne fera que renforcer cette lame de fond. Se focaliser sur le mécanique permet aussi aux horlogers d'augmenter allègrement leurs prix. Ainsi, en huit ans, le prix moyens d'une montre suisse est passé de 312 francs à 571 francs, soit une progression de 83,2%...

Dans la gamme mécanique, la hausse s'établit à 31% (entre 2002 et 2008). Du coup, le prix moyen public est passé de 5200 francs à 7000 francs en l'espace de huit ans. Au travers de cette évolution, on peut aussi constater que la hausse des prix désirée par ETA (5% sur tous les calibres mécaniques et 12% sur certains modèles particuliers) est inférieure – dans la moyenne – à celle des montres terminées (+11,2% entre 2007 et 2008). En deux ans, cela signifie qu'ETA aura accru ses prix de 19%. De loin pas anodin, mais certains horlogers ont fait preuve de davantage d'appétit encore. – (BBS)

 

«Pour les consommateurs, la hausse est dramatique»

Difficile de trouver un horloger d'accord de s'exprimer sur la hausse des prix d'ETA, tant la profession craint d'éventuelles représailles. A moins de témoigner sous couvert d'anonymat. Un horloger jurassien se confie.

Pourquoi vous opposez-vous à la hausse des prix décrétée par ETA?
Il faut plutôt parler de trois renchérissements distincts. D'abord, celui qui supprime les 3% d'escompte. On ne pourra pas s'y opposer. Ensuite, celui de 5% qui concerne les mouvements mécaniques en général. Il peut à la rigueur se justifier en raison du renchérissement de la maind'oeuvre. Il faudra s'y faire. Enfin, l'augmentation de 12% sur les modèles les plus vendus. Celle-ci est totalement injustifiée et exagérée. ETA favorise la livraison de mouvements onéreux au détriment des mouvements de premiers prix.

Quel impact ce renchérissement aura-t-il pour votre société?
Nos marges, déjà faibles, vont en souffrir. Mais réfléchissons au niveau du consommateur. En Suisse, cette hausse représente entre 220 et 230 francs pour lui, selon la règle en vigueur dans notre secteur. A savoir un facteur multiplicateur de sept. Dans la zone euro, le surcoût avoisinera les 170 à 180 euros. Pour le consommateur, c'est dramatique. Sans parler de l'appréciation du franc face à l'euro.

Vous pouvez donc encore rajouter environ 8%. Ce qui veut dire que l'horlogerie mécanique deviendra de plus en plus chère. Une démarche très dangereuse puisque nous nous coupons d'une partie de notre clientèle. Tous ces raisonnements ont de plus été faits en période de haute conjoncture. Désormais, avec la crise, le luxe est saturé. – (Propos recueillis par BBS)

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