L'opération annoncée par Richemont a été très discrètement relayée, sans doute tombée trop proche de l’Ascension. Opération significative, pour plusieurs raisons. La première tient dans la position particulière de Montblanc dans le portefeuille du groupe genevois: 723 millions d’euros de ventes en 2012, soit 8% des ventes au niveau du groupe, pour un bénéfice opérationnel de 119 millions, en croissance continue quasiment depuis l’intégration, en 1985 – l’exemple type de la vocation de Richemont, de «créer du goodwill et non de l’acquérir», credo que Johann Rupert (président exécutif ) rappelle à l’envi, en particulier lorsqu’il est interpellé sur la reprise de Bulgari par LVMH. La seconde raison tient dans l’importance de Montblanc comme étape de parcours majeure, vérifiée pour plusieurs dirigeants, dans et hors du groupe.
L’arrivée de Jérôme Lambert, actuel président exécutif de Jaeger- LeCoultre (Richemont), à la tête de Montblanc, dès juillet prochain, augure tout d’abord une étape pour la maison allemande basée à Hambourg. Une étape qui pourrait avoir des effets sur l’ensemble du groupe. Montblanc est toujours présenté comme la deuxième marque de Richemont, en termes de chiffre d’affaires, avec un axe de croissance toujours plus orienté vers les spécialités horlogères. Précisément l’expertise de Jérôme Lambert, qui a relevé plusieurs challenges chez Jaeger- LeCoultre.

Le résultat le plus visible reste l’investissement continu sur l’appareil de production, avec une manufacture dont les capacités ont plus que doublé en quelques années. Il a également surmonté un obstacle souvent présenté comme congénital pour Jaeger-LeCoultre: étendre la reconnaissance de la marque au-delà de la ligne historique Reverso. Un cas d’école qui semble achevé aujourd’hui avec les modèles Master Control. Une prouesse souvent donnée en référence par le brokerage - la continuité est par ailleurs bien assurée, avec la montée la présidence de l’actuel directeur de production, Daniel Riedo.
Montblanc présente une configuration forcément différente, mais pas sans familiarité, du moins dans ses activités montres. La division horlogerie est apparue en 1997, au gré de la stratégie de diversification destinée à palier la saturation sur le marché des écritoires (au même titre que la maroquinerie, dès 1992, la joaillerie, dès 2005, et, plus accessoire, la lunetterie et la parfumerie. Un développement qui a achevé de faire de Montblanc en quelque sorte un groupe de luxe dans le groupe de luxe qu’est Richemont. Un point déterminant semble-t-il dans la visibilité des postes au niveau top management.
La légitimité de Montblanc dans l’univers horloger à franchi un point décisif en 2006, lors de l’intégration de la manufacture Minerva, à Villeret dans le Jura bernois, donnant l’impulsion des spécialités à haut niveau et signifiant la volonté de placer la montre en tête de la dynamique de croissance. Dans une interview (L’Agefi du 13 mars 2012), Lutz Bethge, actuel président exécutif (et futur président non exécutif) de la maison hambourgeoise, notait que l’écritoire reste le premier pilier (un peu moins de la moitié du chiffre d’affaires), mais que l’horlogerie devrait dépasser l’activité historique. L’horizon de 2015 était alors articulé. L’arrivée de Jérôme Lambert signale peutêtre une accélération.
En termes d’étape de carrière, Montblanc apparaît encore comme une sorte de benchmark. A l’intérieur du groupe, mais pas seulement. La personnalité de référence reste dans ce domaine Norbert Platt, aujourd’hui retiré. Il a mené toute la reconstruction de Montblanc. Il en prend la direction en 1987. La maison est alors dévastée par une présence dans le bas de gamme. Toute l’activité est recentrée sur l’écritoire haut de gamme. La diversification est entreprise quelques années plus tard. Norbert Platt reste 17 ans à l’opérationnel. Un passage achevé par la présidence exécutive de Richemont, tenue de 2004 à fin 2009.
Lutz Bethge, 58 ans, lui succède, à la tête de Montblanc, après l’avoir secondé comme directeur financier depuis 1990. Lutz Bethge est également entré dans le comité exécutif de Richemont fin 2012 (en même temps que quatre autres présidents de marque, dont Jérôme Lambert). Fonction qu’il cumulera dès juillet prochain avec la présidence non-exécutive de Montblanc.

Autre personnalité notable, Stanislas de Quercize. Un dirigeant très en vue depuis ses prouesses réalisées à la direction de Van Cleef & Arpels (Richemont), qu’il a en particulier réussi à connecté à la haute horlogerie, y compris masculine. Il est actuellement à la tête de Cartier, où il a succédé à Bernard Fornas, actuel co-CEO de Richemont. Stanislas de Quercize est aussi passé par Montblanc, comme directeur pays, en France, puis aux Etats-Unis, de 1994 à 1997. Un parcours qu’il reproduira ensuite chez Cartier, avant de reprendre Van Cleef & Arpels en 2005.
Au rang des nouvelles valeurs, il faut citer Jean-Marc Pontroué. Breton, 48 ans, il occupe actuellement un poste très observé, à la tête des montres Roger Dubuis, Genève. Montblanc figure aussi sur son plan de carrière. Il vient de l’univers parisien de LVMH, où il développe les affaires de Givenchy, avant d’être repéré et appelé par la maison hambourgeoise, en 2000. Il y reste 10 ans et accompagne la diversification et le développement produit au niveau de la vice-présidence. Il y assurera encore des fonctions de direction dans le département horlogerie, de fin 2009 à 2011, après le départ de Hamdi Chatti. Hamdi Chatti, dont le nom rayonne aujourd’hui hors du groupe Richemont, à la tête des affaires montres et joaillerie de Louis Viutton. Souvent perçu à ce titre comme une personnalité clé de la nouvelle horlogerie déployée au sein de marques dépourvues d’ancrage historique sur cette industrie. Une position acquise après son passage chez Montblanc, où il s’occupe en particulier de l’entrée de la maison dans l’activité haute horlogerie. Activité qu’il mène jusqu’à fin 2009.
L'Agefi, 13 mai 2013