A Milan, New York, Londres ou en Asie, il a ses adeptes. Lorsqu'on admet que «nul n'est prophète en son pays», on doit y ajouter les effets pervers de la formule qui consistent à ne pas considérer, à sa juste valeur, une personne, un artiste ou un créateur, pour la simple raison qu'il fait trop partie du paysage, qu'on le connaît depuis des lustres et que quelques météorites plus à la mode l'éclipsent régulièrement. Rencontrer Rodolphe, c'est pourtant s'approcher d'un monument du design contemporain, parcourir un livre ouvert d'histoire horlogère, truffé d'anecdotes et de modèles iconiques que l'omerta qui sévit au monde de la sous-traitance interdit d'énumérer. Un livre d'auteur, écrit par un esprit si indépendant qu'il vaut la peine de laisser tout a priori au vestiaire de la pensée convenue.

A l'époque des débuts en horlogerie de Nicolas Hayek Senior, avant que Longines, via son grand manitou Von Kaenel, ne choisisse de créer une collection plutôt féminine portant son prénom, Rodolphe sortait de son école d'arts appliqués, le cartable encore en bandoulière. Son «look de l'emploi» et sa façon de rester en dehors du «moule» plaisaient à ces pontes rompus au business pur et dur, rongés par l'esprit de conquête. On l'appelait l'Artiste, bien avant Jean Dujardin à Hollywood ou les caprices de Prince. Les trois collections Rodolphe by Longines marchaient fort – environ 60 000 exemplaires chacune –, il siégeait dans les étages directoriaux. Au-delà de la condescendance du sobriquet, d'une dose de flatterie, on l'imaginait rester à sa place. Seulement voilà, l'Artiste n'est pas resté muet, il a gagné son indépendance sans perdre pour autant le client Longines. Sauf qu'un beau jour, parce qu'il a eu l'outrecuidance de déposer lui-même son prénom comme marque, il s'est fait jeter. Avec, comme conséquence positive de sa liberté retrouvée, l'essor de son bureau de design, pris d'assaut par tous ces nouveaux clients satisfaits de le savoir en pétard avec les puissants. Y aurait-il de la place pour tout le monde?

Encouragé par Thomas Meyer, un transfuge du commerce international, amoureux d'horlogerie et connaisseur des marchés et des investisseurs, Rodolphe retrouve le syndrome de la page blanche, la stimulation, l'excitation. Après deux épisodes avortés, il repart en piste et revient à Baselworld. S'il s'envoie entre les deux oreilles, de temps à autre et entre autres éclectismes musicaux, une chanson de Christophe, c'est qu'il le sait plus tendance que vieux briscard. Avant-gardiste? Il revient à la notion de «Manufacture horizontale», cette fabrique mobile qui met en résonance les talents épars, au cœur des terroirs originels de l'horlogerie. En ces temps-là, la montre passait de savoirs en savoirs, sans se soucier de son bilan carbone, s'enrichissant du meilleur des meilleurs.
