Le numéro un de l’horlogerie a finalisé l’acquisition du prestigieux joaillier américain Harry Winston. Il sera dirigé par Nayla Hayek, la présidente de Swatch Group. Rencontre.
C’est une Nayla Hayek en grande forme que nous avons retrouvée dans les derniers jours de Baselworld. Swatch a marqué de son sceau un salon qui fêtait à la fois son renouveau – avec un nouveau bâtiment signé Herzog & de Meuron – et un lancement inattendu. La Sistem 51, la nouvelle montre mécanique signée Swatch, d’une conception très simple et bon marché, ouvre un nouveau paradigme industriel en Suisse. Lors de la conférence de presse qui annonçait cette révolution, Nick Hayek a vu sa sœur bondir de sa chaise pour lui demander de vite dévoiler la montre qui sera vendue cet automne au moment où les premiers journalistes quittaient la salle. Un enthousiasme qui rappelle forcément leur père, et qui ne se dément pas. Quelques jours plus tard, la présidente du numéro un de l’horlogerie prenait la direction du joaillier Harry Winston.
Stéphane Benoit-Godet: La procédure d’acquisition de Harry Winston vient de se terminer. Qu’allez-vous faire de cette 20e marque qui rejoint Swatch Group?
Nayla Hayek: C’est une fantastique maison de haute joaillerie renommée pour la qualité de ses pierres et de son sertissage. La société manquait d’argent ces dernières années pour fournir correctement son propre réseau de distribution. Si les boutiques de la cinquième Avenue à New York et de Beverly Hills avaient les produits de très haut prestige, ce n’était pas le cas partout. Au Japon, par exemple, l’essentiel du chiffre d’affaires se réalise grâce à des pièces du «bridal business», des bagues de fiançailles principalement. Dans un premier temps, générer plus de stocks nous permettra de réaliser plus de ventes.
Allez-vous réorganiser la société en profondeur?
La production joaillière restera à New York. Pour l’horlogerie, c’est évidemment là que notre groupe peut apporter beaucoup. Le concept marketing des opus qui a débuté en 2000 va être poursuivi. Cette manière de demander à des designers et des horlogers indépendants de créer pour la marque un modèle exceptionnel chaque année a permis à Harry Winston de mettre un pied dans l’horlogerie. Nous allons aussi améliorer les capacités de production de la manufacture de Genève – principalement dévolue à l’emboîtage et qui compte encore des surfaces inoccupées. Le véritable impact de Swatch Group sur Harry Winston ne se verra que dans deux ou trois ans.
Vous aviez créé une société avec Tiffany dans les montres avant de vous séparer. Est-ce qu’il y a des expériences à tirer de cette incursion?
Ce n’est pas comparable, car la marque Harry Winston est une marque de haute joaillerie avec des montres positionnées dans la haute horlogerie. Le positionne- ment des montres Tiffany est équivalent à celui des montres Omega. Chez Harry Winston, l’entrée de gamme horlogère se situe actuellement entre 20 000 et 25 000 francs, nous essayerons sûrement d’être plus en ligne avec un positionnement des prix adéquat dans l’horlogerie.
Continuerez-vous à gérer vous-même la marque?
ous avons constitué un comité de quatre personnes pour étudier l’avenir de la marque, parmi lesquelles une personne du département juridique, une autre du controlling, mon fils Marc Alexandre sur les produits et moi-même qui dirige. C’est une activité totalement différente de ce que nous faisons. Les bijoux Breguet, par exemple, où nous vendons des pièces à plus de 2 millions de francs, sont un complément à la marque horlogère. Harry Winston est une marque de haute joaillerie, et c’est son business principal de vendre des bijoux. Les gens paient des centaines de millions pour une parure, par exemple.
Frédéric de Narp, le précédent CEO, a-t-il déjà quitté Harry Winston?
Oui. Il n’avait rien à faire avec nous. Visiblement il avait été engagé par les anciens propriétaires de Harry Winston.
Au niveau du groupe, la Sistem 51 présentée à Bâle présente-t-elle un vrai changement de paradigme?
Cela démontre qu’il est possible de fabriquer même une montre mécanique en Suisse à bas coût. C’est un message à ceux qui veulent faire croire qu’il devient impossible de le faire, ou à ceux qui se contentent d’assembler en Suisse des composants fabriqués ailleurs et qui légalement peuvent aujourd’hui apposer «Swiss made» sur leurs montres. Il faut trouver des moyens de produire ici et arrêter de galvauder notre label.
Un beau pied de nez à ceux qui vous reprochent de ne plus vouloir livrer des composants au reste de l’industrie?
Mon père n’a pas été compris à l’époque. Nous souhaitons toujours continuer à livrer d’autres entreprises, notamment les petits acteurs qui ne peuvent pas faire autrement, mais nous souhaitons choisir avec qui nous travaillons.
Comment se portent les affaires du groupe alors que les exportations horlogères ont légèrement fléchi en février avant de se reprendre en mars?
Nous avons la chance d’avoir 20 marques avec des positionnements différents. Le high end ralentit en Chine, mais Blancpain et Breguet se comportent bien et les montres du haut de gamme et du milieu de gamme montrent une forte croissance, tout comme Swatch.