Frère et soeur allient leurs talents

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Ensemble depuis l'enfance, Caroline et Karl-Friedrich Scheufele partagent le même bureau et jouent à merveille de leurs complémentarités.

Tribune des Arts - Mars 2012
 

Marco Cattaneo

 

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Karl-Friedrich Scheufele et Caroline Gruosi-Scheufele, co-présidents de Chopard © Tribune des Arts

 

Sur la façade du bâtiment se détache une mention délicieusement désuète: “Fabrique d'horlogerie soignée”. Bienvenue à Meyrin, dans l'univers de Chopard, une manufacture véritable, solidement établie aussi dans la joaillerie, les montres et les bijoux pesant chacun pour moitié dans ses affaires florissantes. Ce sont le frère et la soeur, les deux co-présidents de la maison, qui nous la font découvrir. Il entre le premier dans le musée de la marque qui fait office, ce jour-là, de salle de réunion, s'installe au bout de l'immense table, devant les boiseries et les vitrines des pièces historiques. Karl-Friedrich Scheufele précède sa soeur Caroline de quelques minutes, une réunion en cours qui s'achève un tout petit peu plus tard que prévu.

Pas si simple de rencontrer en même temps les deux co-présidents de Chopard: ils ont beau partager depuis toujours le même bureau, leurs agendas les projettent le plus souvent à des milliers de kilomètres l'un de l'autre. “Nous essayons de nous répartir les voyages selon nos affinités avec les marchés; je m'occupe beaucoup du Japon. Caroline, elle, s'est très vite passionnée pour les pays de l'ex-URSS.”

Elle nous rejoint justement, venue du même bureau que son frère quelques instants auparavant. Caroline Gruosi-Scheufele apprécie cette proximité: “Nous avons déjà déménagé quatre fois dans le bâtiment, et quatre fois nous avons choisi de rester ensemble.” C'est ainsi depuis vingt ans, depuis que, à son retour d'un stage de deux ans en Allemagne, ses parents l'ont installée avec son frère lorsqu'elle a rejoint l'entreprise familiale.

D'un côté Cannes, de l'autre la Mille Miglia
Entre eux, la complémentarité est parfaite. À elle les bijoux (“Les choses se sont faites naturellement, organiquement: avec le clown est née la collection Happy Diamond”) et à lui les montres; à elle le Festival de Cannes et sa palme qu'elle a redessinée, à lui la Mille Miglia et ce sport automobile qu'il adore; elle est plus créative, lui plus analytique, elle parle mieux italien, lui maîtrise mieux le français. Elle est un peu plus visible à l'extérieur de l'entreprise, “elle le fait plus volontiers”, témoigne son frère. “Si elle me demandait d'aller dix jours à Cannes, où il faut participer tous les soirs à des évènements, je ne serais pas enthousiaste. À l'inverse, si elle a un contrat de trente pages à lire, elle me le donne sans hésiter.” Complémentaires.

Cannes et son festival ont pris au fil du temps une importance énorme pour la marque. Et si déjeuner avec Robert de Niro ou emmener ses principaux clients monter les marches sont évidemment des privilèges, c'est d'abord l'énorme travail autour de l'événement que souligne Caroline Gruosi-Scheufele. “En joaillerie, nous travaillons déjà sur la collection Red Carpet de cette année depuis l'automne 2011. Et comme c'est la 65e édition, nous allons bien sûr créer 65 pièces!” Ils sont ensemble depuis l'enfance, lorsqu'ils partageaient la même chambre dans leur maison de vacances allemande. Sportifs tous les deux – “Caroline était la seule fille avec laquelle je pouvais skier” – ils étaient ensemble sur les pistes de St-Moritz. Ensemble encore à l'heure des premières sorties en ski nautique, à Hong Kong, au milieu des années 80. Ils se comprennent à demi-mot, se donnent en aparté, au beau milieu de l'interview, des nouvelles de quelques connaissances communes. Ils habitent le même village, sur la Côte, proche du lac. “Mon père avait dit ‘à distance de bicyclette les uns des autres'”, se souvient Caroline.

“S'il est difficile de travailler en famille? Non, je ne crois pas”, remarque Caroline, presque étonnée par la question. “Comme dans toute entreprise, nous devons prendre des décisions, avancer”, complète Karl-Friedrich. “Mais je connais bien des sociétés où, pour mettre d'accord tous ceux qui ont un mot à dire, les processus peuvent prendre des mois. Chez nous, au contraire, il suffit que nous discutions jusqu'à…” “…ce que nous trouvions un consensus.” La soeur finit sans heurts la phrase du frère; complémentaires jusque dans le fil de la discussion.

Une stratégie à long terme
Les décisions stratégiques, l'engagement d'un manager ou l'ouverture d'une boutique, sont tranchées en famille. On travaille ici dans la durée, imperméables aux visions à court terme qui rythment la vie des entreprises cotées en bourse. “Notre père a toujours insisté sur la nécessité de produire la plupart de nos pièces à l'interne, nous y avons gagné une fantastique indépendance”, signale par exemple Karl-Friedrich. L'extension du réseau de boutiques et de la manufacture à Fleurier font aussi partis des stratégies à long terme; Chopard en compte déjà près de 140, dans lesquelles “il faut absolument offrir des collections complètes, qu'il s'agisse de joaillerie, de haute joaillerie, de haute horlogerie ou de montres sportives.” On comprend mieux les enjeux liés à l'indépendance de la production.

Mais “bien avant les stratégies, qui ne valent rien sans contenu, ce qui compte ce sont les idées, les émotions.” Chacun profite donc de son autonomie. “Si Caroline voit une belle pierre, qu'elle est persuadée que c'est un bon achat, je ne m'attends pas à être systématiquement consulté.” Et elle de compléter: “Si mon frère m'annonce un nouveau calibre, je ne me vois pas le contredire au plan technique.”

Entre le frère et la soeur, la complicité ne s'arrête ni aux portes de la famille, ni à celles de l'entreprise: “Nous avons aussi fondé ensemble, lorsque nous avons intégré l'entreprise, une petite société, K & K promotions, qui s'occupe de publicité et qui gère notre commerce de vins, le Caveau de Bacchus, où nous sommes nous-mêmes de très bons clients!” Deux fois “K” pour Karl-Friedrich et Karoline, le vrai nom de Caroline, comme en témoigne son passeport. Même si elle a renoncé à défendre son initiale, qu'anglophones et francophones ont changée en “C” depuis longtemps.

 

 

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